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[Blabla] Partager ou non ses voyages sur les réseaux sociaux ? Terre Neuve : illustration d’un dilemme.

Terre Neuve est la première province au Canada qui m’a mis si frontalement face à ce dilemme : en parler ? La montrer ? Ou tout garder un peu secret ?

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Ou tout garder un peu derrière le brouillard ?

Contrairement à mes autres choix de destinations, venir à Terre Neuve n’a pas été une décision comme les autres. Un jour, j’ai vu une photo d’un paysage du parc Terra Nova dans un magasine et je me suis dit « wow c’est beau ça ». Je savais aussi vaguement qu’on pouvait voir des icebergs en fin de printemps, un temps de l’année où je ne savais pas trop quoi faire, alors hop c’était parti. Je dois bien avouer que j’étais très impatiente et excitée, car contrairement à d’autres lieux, je n’avais jamais rencontré un-e touriste qui était allé-e à Terre Neuve, seulement des canadien-nes. Qui me recommandaient chaudement d’y aller. Je n’avais donc pas vraiment d’idées ni d’attentes, c’était un lieu qui m’intriguait, je sentais que je devais y aller. Et ça, c’est grisant.

Certes, un peu inquiétant aussi, parce que la déception peut être au rendez-vous. Mais surtout grisant parce que cela laisse la possibilité d’être complètement scotché-e.

Terre Neuve me l’a prouvé.

Cette île me subjugue. Pourtant, je n’en ai vu que quelques bribes pour l’instant, car comme tout au Canada, cette île-province est immense.

Pourtant, après avoir commencé par partager des photos de mes découvertes, à grand renfort de blblbl et de superlatifs, j’ai fini par me stopper. Et réfléchir.

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Montagnes de glace.

Est-ce que ce n’était pas aussi le fait de n’avoir AUCUNE idée de ce qui m’attendait qui me permet de tomber autant sous le charme jour après jour, à chaque tournant ?

Parce que oui, contrairement à d’habitude je ne savais pas à quoi m’attendre, je ne savais pas où aller, ni quand y aller, je ne connaissais pas les bons spots de coucher de soleil, les endroits où dormir, les randonnées à faire, les incontournables, les choses à éviter, les meilleurs horaires, les distances, les logements, le climat, etc.

Pour une fois, je n’avais pas déjà tout vu.

Je ne connaissais déjà pas tout sur le bout des doigts. L’avènement des réseaux sociaux, et notamment d’Instagram, c’est la multiplication des partages de nos photos de voyage, et même du quotidien de façon générale, de nos intérieurs par exemple, ou de nos habitudes culinaires. Et ceci est à la fois formidable, parce que cela nous ouvre des perspectives, ça nous inspire, ça nous motive. Mais de l’autre côté de la pièce, cela nous pousse aussi à la comparaison, aux complexes, à la dépréciation de nos vies. A chaque filtre sur-saturé, c’est un filtre de fadeur qui peut potentiellement se poser sur nos vies, mais aussi sur notre personne, nos relations aux autres, nos activités. On culpabilise de ne pas en faire plus, de ne pas « faire mieux ». Selon des standards abstraits, selon des normes limitantes. Mais tout de même, une vidéo de 15s de complicité, une photo pensée des heure, filtrée, retouchée peut nous affecter plus que ce que l’on aimerait. Parce qu’il n’y en a pas qu’une. Elles sont des centaines à envahir notre espace personnel, à nous rappeler que nos voyages et nos vies doivent être des moments instagrammables. Que l’on doit collectionner les moments parfaits, accumuler les découvertes parfaites, toujours plus. Oui j’aime autant Instagram que je le déteste, je pourrais en parler des heures, aha, mais je divague un peu là non ?

Bref, concernant le voyage, je trouve qu’en plus de tout ça, cela nous enlève une chose précieuse : la surprise.

Parce que comme vous, il y a des paysages où je n’ai jamais mis un orteil mais que je connais par cœur. Ils sont imprimés dans mon inconscient, comme si je l’avais vu de mes propres yeux. Et j’ai beau savoir qu’en vrai « c’est pas pareil », parce qu’il y a la météo, il y a les odeurs, il y a la réalité des couleurs et des contrastes, il y a la foule ou non, il y a l’immensité ou non, et bien mine de rien, on a le sentiment de déjà savoir.

J’ai ces images travaillées, éditées, réfléchies voir falsifiées incrustées dans mon esprit, ces photos qui nourrissent des attentes plus ou moins inconscientes et qui induisent parfois des déceptions plus ou moins grandes.

« Ca rendait mieux en photo »

« Ooh je croyais que les couleurs seraient plus vives »

« Ooooh mais en fait il y a des arbres qui bouchent un peu la vue »

« Ah mais en fait c’est tout petit… »

« Ah bah la photo respirait la sérénité, mais avec les 100 personnes autour de moi c’est beaucoup moins le cas en fait »

Autant de phrases que j’ai pu dire et penser de temps à autres.

Et Terre Neuve ce n’est pas ça.

Terre Neuve est une découverte de bout en bout. J’ai encore du temps à y passer, et je sais qu’elle va continuer à me surprendre.

Je n’ai pas d’images de cette province qui popent dans mes réseaux sociaux, même en suivant des compte de voyageur-euses, de pvtistes. Même en faisant des recherches sur les paysages de cette province, je ne suis pas inondée d’images, j’ai même parfois du mal à trouver les informations.

Je dois l’avouer, le charme que je trouve à Terre Neuve je ne peux le dissocier de sa quiétude, de son aspect un peu sauvage avec ses trails pas vraiment tracés ni indiqués, avec cette possibilité de partir à travers champs, avec ce silence, cette solitude que l’on retrouve en arpentant les bords de mer.

Alors en parler, la valoriser, c’est aussi participer à la rendre populaire, à en faire une destination à cocher. C’est donc participer à un possible développement du tourisme de masse, de ses activités polluantes (les tours en bateaux pour voir les icebergs, baleines et macareux), du dérangement des animaux voir de leur mort (perturber leur environnement, multiplication des accidents de la route, augmentation de la consommation de poissons, etc.), de l’accroissement de la consommation d’énergie et de production de déchets, et sans doute bien d’autres choses auxquelles je ne pense pas.

Certes, je n’ai pas une audience immense, mais c’est de petites briques que ce font les grands chemins, alors je m’interroge aussi.

Parce qu’à partir de là, est-ce que ça ne vaut pas le coup de vous laisser vous aussi la possibilité d’être surpris-es ? Est-ce que ça ne vaut pas le coup de me taire pour vous laisser vous aussi le droit d’avoir ce même coup de cœur ? Est-ce que ce n’est pas aussi protéger un peu ce territoire et un peu de ce qui m’a tant plu que de garder ça un peu secret ?

Sans doute que si.

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Coucher de soleil. Beau & passe partout.

Mais c’est aussi occulter une partie de la réalité.

En effet, la majorité des gens n’est pas aussi privilégiée que moi, et ne pourra jamais arpenter les paysages de Terre Neuve. Montrer ces paysages c’est donc également du partage, c’est aussi faire voyager et parler de bouts de terres qui resteront « du bout du monde » pour beaucoup.

Et cela mine de rien, ça me tient un peu à coeur. Parce que c’est des messages que je reçois régulièrement lors des partages de photos sur facebook ou Instagram, cette phrase « merci de nous faire voyager ». Cette phrase me touche parce qu’elle peut illustrée tout un panel de réalité sociale. Non tout le monde ne peut pas voyager, pour mille raisons.

Je suis assez partisane de l’idée qu’il est également sain de se dire qu’on ne pourra jamais tout voir, qu’il y a même des choses qui doivent rester secrètes pour les préserver un peu. Que peut-être on est trop dans l’apparence, dans l’accumulation et la course au plus (plus de likes, plus de souvenirs, plus de preuves de notre « bonheur » ?). Mais c’est facile de dire cela quand j’ai le privilège de voir beaucoup de choses.

Alors, comment trouver un équilibre ? En rabâchant sans cesse l’impact de nos voyages, de nos partages, de notre consommation ? En continuant comme d’habitude à ne pas montrer des photos irréalistes ? Peut-être en parlant des problématiques qu’on retrouve à Terre Neuve, de la réalité moins reluisante qui se cache derrière ses paysages fabuleux ?

Parce qu’il y en a des aspects négatifs derrière cette façade attractive.

Il y a les déchets jetés partout, et ceux ramener sur les côtes par les courants marins. Une étude menée entre 2007 et 2016 a d’ailleurs montré combien les fonds marins sont recouverts de déchets, du barbecue aux vélos, en passant par les cannettes, de l’électroménager, des sacs poubelles ou encore des pneus. Les bords de route ne sont pas en reste, je crois que c’est la première fois que je vois autant de déchets. Plus ou moins récents. Plus ou moins canadiens.

Il y a l’industrie minière qui épuise les ressources naturelles, pollue et part sans même essayer de contenir les pollutions. Il y a les difficultés d’opportunités professionnelles qui poussent les habitant-es à partir vers d’autres provinces (avec parfois un arrangement financier pour encourager cette mobilité), il y donc la précarité qui les accompagnent, et une vie très chère (vie insulaire, impossibilité de cultiver tout du long de l’année de par la rudesse du climat, etc.).

Il y a les icebergs témoins de plus en plus nombreux de la fonte des glaciers de l’arctique, et donc la disparition de l’environnement de vie de nombreuses espèces.

Il y a le déclin des populations d’espèces de macareux moines qui nous rappellent les pollutions aux hydrocarbures, la surpêche, les filets de pêche laissés à l’abandon dans l’océan ou encore la pollution lumineuse.

Il y a la même surconsommation que partout ailleurs au Canada (et dans bien des pays). Il y a la consommation massive de produits issus d’animaux, de produits emballés, transformés, cultivés aux pesticides, issus de culture OGM, hors sol, etc.

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La mer, la pêche et les déchets.
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Sous les galets … un pneu, des cordages, des filets, un panneau immobilier, du plastique.
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Une glace de 10 000 ans. Des déchets qui pollueront pendant 10 000 ans ?

Le développement touristique est en cours à Terre Neuve, les habitant-es en parlent. Et surtout l’attendent. Comme je le disais, les opportunités professionnelles sont rares, alors l’industrie touristique est regardée avec envie. Mais la province est-elle vraiment capable à l’accueillir (une saison qui dure seulement 2 mois…) ? Est-elle vraiment en capacité de se développer respectueusement et avec raison ? En a-t-elle seulement l’envie ?

Je n’ai pas tellement de conclusion au final. Mais est-ce vraiment ce genre de propos que l’on a envie de lire quand on regarde des photos de voyage ? Est-ce qu’on vraiment envie de se confronter à cette réalité peu reluisante, qui remet nos envies dans une balance face à nos responsabilité et culpabilité ? Je ne sais pas. Le dilemme est toujours là, et ma réponse ne me paraît pas suffisante.

Alors oui, Terre Neuve mérite qu’on pose sur elle un regard émerveillé c’est une évidence. Mais peut-être que ça vaut le coup de garder un peu de mystère. Et je crois que c’est le choix que je vais faire.

4 réflexions au sujet de “[Blabla] Partager ou non ses voyages sur les réseaux sociaux ? Terre Neuve : illustration d’un dilemme.”

  1. C’est une belle réflexion ! Pour ma part, j’ai eu cette impression de réelle découverte à Lanzarote, car je n’avais rien lu, rien vu, rien regardé sur cette destination avant de partir. Je ne connaissais rien et j’ai été ébahie, c’était l’un de mes plus beaux voyages. Mais je suis en train de le raconter en ce moment même sur mon blog, ce qui signifie que mes lectrices et lecteurs n’auront jamais la belle surprise que j’ai eue. Parfois je me demande pourquoi je partage mes voyages, est-ce que cela a un sens, un intérêt… Je me suis souvent remise en question à ce sujet ! Finalement, je n’ai pas tant de réponse que cela, mais je ne me force plus jamais à partager : je publie un article sur mon blog ou une photo sur Instagram quand le coeur m’en dit (et quand je trouve le temps et l’inspiration, évidemment :-)) mais jamais pour dire que « je l’ai fait » ou pour prouver à je ne sais qui que je suis allée à tel ou tel endroit. Ce que j’adore quand je partage sur le blog ceci dit, c’est que ça me permet de revivre mon voyage et d’encore plus l’ancrer dans ma mémoire. 🙂

  2. Ta réflexion est intéressante! Je ne me pose pas ces questions, vue l’audience de mon blog, je ne risque pas de transformer nos destinations en tourisme de masse!!!! Sérieusement nous sommes allés à Terre-Neuve en août 2014, pas pour les icebergs, (nous savions qu’il n’y en avait plus à cette époque). Nous privilégions les destinations loin du tourisme « classique » et avons apprécié de découvrir aussi bien Terre-Neuve que le Labrador où nous avons passé quelques jours. Nous avons eu quelques réflexions un peu saugrenues, que ce soit des français, des américains ou voire des canadiens, qui ont trouvé que c’est une drôle de destination…. Je les laisse à leurs idées sans soucis… Nous allons peut-être revenir au printemps pour voir quand même quelques icebergs, en essayant d’éviter la période touristique. Tes photos me donnent vraiment envie d’y aller. Merci pour les partages de tes destinations que j’aime particulièrement.

  3. Je comprends tes questionnements, j’ai un peu les mêmes je crois… Et je me sens très ambivalente dans ma réponse puisque je continue à partager mes voyages sur mon blog, tout en évitant désormais soigneusement de trop lire les articles dédiés à certaines destinations que je projette de découvrir, justement pour garder l’effet de surprise (Je lis au début puis quand le projet se concrétise, j’arrête). Idem pour le cinéma d’ailleurs, je ne regarde plus les bandes annonces 😉 Au final j’aime bien ne pas trop savoir ce que je vais découvrir !

  4. C’est toujours mon débat interne quand je prépare un voyage, préparer l’itinéraire, chercher les endroits les plus secrets / magiques / beaux … Mais sans se spoiler les visites !

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