Le jour où

[Le jour où] J’ai décidé de faire 45h de bus pour rejoindre la Patagonie.

En arrivant à Santiago du Chili, je n’avais qu’une idée en tête : rejoindre la Patagonie par la Terre, d’une traite, avant de remonter doucement.

Mais alors pourquoi ?

Pourquoi s’infliger 45h de bus d’affilée ? Pour s’obliger à rester dans le même siège pendant plus de 2 jours ?

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Non, parce que même si les sièges sont confortables, c’est long 45h.

Pour des raisons écologiques ?

Lorsque j’ai acheté mon billet d’avion pour rejoindre Santiago, j’ai beaucoup culpabilisé. Ca m’a mis une énième fois face à la contradiction entre mes idéaux et mes envies de voyage. En effet, les transports, le développement du tourisme et les infrastructures liées, l’exploitation des animaux, les pollutions sonores, visuelles, les dégradations des écosystèmes et des sentiers, etc. sont autant de points qui remettent à chaque fois en question mes envies de voyager. Ou en tout cas qui les ternissent, qui me remettent face à la réalité des conséquences de mes actions.

Alors, non, je ne crois pas que troquer les 2h d’avion entre Santiago et Punta Arenas contre 45h de bus vont réellement changer la face du monde. Peut-être en tant que symbolique, montrer aux gens que c’est possible de faire autrement que de brûler autant de kérosène. Mais vu les réactions des gens qui ont balayé ce mode de transport à la fois parce que ça leur semble trop contraignant mais surtout parce que c’est un sacrifice qu’iels n’ont pas envie de faire (« pourquoi perdre du temps sur mes vacances pour ça ? » ce qui est très drôle de la part de personnes en voyage autour du monde pour de longs mois…) je ne crois pas qu’aucune sensibilisation ne peut naître par ce biais.

Et surtout, c’est profondément hypocrite de ma part de prétendre que c’est pour la planète, quand à côté de ça, je prends des avions ou des ferrys. Oui, j’estime faire attention, oui, j’estime limiter mes impacts, mais pourtant, je suis encore dans une démarche profondément égoïste, et pleine de contradictions.

Pour des raisons économiques alors ?

Clairement la différence de prix entre le billet de bus et celui de l’avion, ne penche pas forcément en faveur du bus aha ! Les vols internes sont relativement peu chers entre Santiago et Punta Arenas si on s’y prend suffisamment à l’avance (ou même en dernière minute sans de bagages encombrants)(et pour un budget de touristes occidentaux-les). La seule différence, c’est peut-être l’économie de 2 nuitées, et encore tout dépend de la façon de chacun-e de voyager, puisqu’en pratiquant le couchsurfing, l’hébergement par des ami-es ou le camping plus ou moins sauvage, une nuit peut ne rien coûter.

Pour l’anecdote ? Le défi personnel ? L’originalité ? Les paysages traversés ?

Non, rien de tout ça. C’est bien plus égoïste, personnel, intime.

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Même si l’immensité du désert argentin ça chamboule.

Découvrir la Patagonie était un rêve d’enfant. Un vrai de vrai. Rangé à côté de celui de l’Islande. Un rêve construit autour d’un bouquin, autour de ces 3 tours de Torres del Paine, un de ces rêves auquel on ne croit pas vraiment.

Alors, ces 45h de bus, c’était avant tout pour réaliser. Pour mesurer l’ampleur de ce que j’étais en train de faire, pour mesurer ce que j’étais en train d’accomplir, pour prolonger ce moment suspendu où c’est à la fois si proche et si loin, pour me laisser le temps d’y croire, pour savourer chaque goutte de ces étendues jaunes qui ont si longtemps hanter mes envies de voyage, pour décompter chaque kilomètre, chaque respiration qui me rapprochait de ce vieux rêve que j’ai longtemps cru inatteignable,

Et finalement ça a fonctionné ?

Et bien … pas tant. Je dois bien l’admettre, ce n’était pas aussi fort, aussi romantique que ce que j’avais pu imaginer. Mais. Mais. A la place, j’ai passé 2 jours entourée d’hispanophones alors que j’avais (j’ai ?) un niveau d’espagnol plus que discutable, et pourtant j’ai pu converser, me confronter à l’accent chilien (et argentin), découvrir des petits points culturels, faire mes premières traversées de frontières. Et surtout, me préparer au reste de ce voyage, à son rythme lent, aux attentes que j’ai vécu. Parce que oui, par la suite, j’ai aussi subit des retards, des attentes, des incertitudes quant à des départs. Retards de bus, incidents techniques, jours fériés, activités reportées, incertitudes météo, transport plein, etc., autant de paramètres qui ont fait de ce voyage une leçon sur le temps. J’ai, par exemple, passé une journée complète dans un préfabriqué sans électricité, sans nourriture (pas de choses végé à disposition) et sans eau dans les toilettes (c’est un détail important quand il y a 10 personnes avec vous et un seul toilette aha) sans savoir si j’allais pouvoir faire ma traversée Navarino-Ushuaia et donc potentiellement devoir remonter ma tente pour une courte nuit. Et bien, ce qui aurait pu rester un souvenir amer de perte de temps, est un des souvenirs les plus intéressants de ce voyage, parce que j’ai pu en apprendre tellement sur les guerres territoriales entre l’Argentine et le Chili, sur les dictatures sud américaines, sur les conséquences actuelles, sur les discriminations subies (par le passé et présentement) par les peuples autochtones, sur les conflits politico-économiques entre le Chili et la Bolivie, l’exploitation des ressources naturelles par le Chili (le lithium et les minerais en général). Alors oui, c’était long, c’était fatiguant, mais c’était aussi d’une richesse difficilement quantifiable.

Comme ces 45h de bus.

Comme chaque pas des lors qu’on leur laisse la chance de nous surprendre et de nous apprendre.

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Et j’ai bien appris la leçon puisque j’ai enchainé quelques jours plus tard sur 30h de ferry.

 

2 réflexions au sujet de “[Le jour où] J’ai décidé de faire 45h de bus pour rejoindre la Patagonie.”

  1. J’ai découvert ces longs voyages en bus avec le début de nos grands voyages. Ils sont je trouve à la fois un voyage dans le voyage, et un moment où le temps ralentit. J’aime bien 🙂
    Quel était le livre qui t’a donné envie de découvrir la Patagonie ?

    1. Oui, j’aime vraiment ces longs trajets, un moment suspendu où les choses prennent leur temps, prennent forme. Plus ça va, et plus ils me semblent importants même, d’où le même projet que toi pour cet été héhé 😋
      Et le livre, c’est un bête livre de sciences pour enfants, je n’ai plus la référence exacte, un truc de découverte sur la nature, et à l’intérieur ça parlait des geysers islandais, et des paysages de Patagonie et ça m’a donné envie d’en savoir plus et là j’ai plongé… Islande et Patagonie sont devenus mes rêves principaux et je ne regrette pas de les avoir réalisé 😊

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