Portraits-rencontres

[Rencontrons-nous] Lona.

Yellowknife, dans le salon de Lona, 10 décembre 2018, 14h38.

Ma rencontre avec Lona date maintenant d’il y a plusieurs mois. Le 25 octobre 2018 pour être précise. Et ce fut sans doute l’une des plus enrichissantes et apaisantes que j’ai pu faire.

Et je voulais faire un petit aparté avant. Ca fait 4 mois que j’ai fait ce portrait. Et je n’en ai pas refait d’autres depuis. Non pas que je n’ai pas rencontré des gens qui auraient pu être ici, loin de là, vraiment, c’est tout le contraire, mais je ne sais pas. J’étais un peu fatiguée, et surtout très angoissée. Alors, j’ai mis ça de côté. Le blog, les portraits. Et là, en me replongeant dans l’enregistrement (car oui, j’enregistre tout avec un téléphone), je me suis pris de plein fouet la réalité de ces portraits. Ils sont puissants, ils sont vivants. Si vous entendiez nos rires, les blagues qu’on se fait basé sur nos souvenirs, notre complicité. C’est vraiment émouvant en fait. Parce que ça me montre bien que le plus important ce n’est pas tellement ce que je vous montre ici ou ailleurs, ce n’est même pas ces quelques lignes que vous allez lire, c’est vraiment tout ce que j’ai pu vivre et échanger avec toutes les personnes rencontrées le long de mon chemin. C’est un privilège incroyable. Et de pouvoir faire revivre ces échanges grâce à un fichier audio, une chance inestimable.

 

Je ne m’en cache pas, ni ici, ni ailleurs, je trouve le monde qui nous entoure terriblement injuste. Un monde de privilèges, d’exploitation, de pollution, de domination. Et ça m’affecte. Beaucoup. Certes, j’ai moi-même mes propres contradictions, comme par exemple le fait de  voyager alors que c’est très polluant, que ça renforce l’exploitations des terres, d’animaux et d’autres êtres humain-es, que ça enrichit le capitalisme et toutes les horreurs qui en découlent. Pourtant, je m’insurge souvent. Très souvent. Je suis très souvent en colère, démunie, déprimée.

Alors, quand à peine 15 minutes de voiture, on a abordé l’hypocrisie et le déni canadien sur les questions des communautés autochtones, et ceux de la France sur les questions coloniales, j’ai senti que ce séjour allait me faire du bien.

Parce que Lona est profondément engagée. Elle l’a été dans son travail, mais aussi dans ses discussions. Et ça m’a fait du bien, du bien de ne pas voir le féminisme remis en question et le #NotAllMen remis à sa place (aka à la poubelle aha). De voir les violences policières et le racisme d’Etat dénoncé. D’entendre un discours d’une personne ayant la foi dénonçant les pressions des Eglises sur les droits et libertés de vivre de chacun-e. D’être agréablement surprise d’entendre parler de droit LGBTI, dans leur globalité, sans oublier les personnes trans ou intersexes. Et tant d’autres.

 

Par contre, je ne suis pas certaine de lui avoir apporté autant de sérénité avec mon pessimisme sur le monde qui nous entoure ahaha !

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Lona
Oh, et comme pas mal de personnes, Lona n’aime pas les photographies, donc ça sera la seule illustration de l’article. 

 

3 mots importants pour te définir ?

Loyauté

Justice sociale

Vie intéressante

Y’a-t-il une date particulièrement marquante pour toi ? Un évènement important qui a changé profondément ta vie ?

La date de naissance de mon fils, le 25 février.

Qu’est-ce qui te rend fièr-e de toi ?

Le fait que j’ai été capable de vivre de façon indépendante, d’avoir surmonté mes traumatismes. Et j’ai vécu selon mes valeurs.  Enfin presque, j’utilise encore du papier absorbant.

Que ferais-tu si tu avais plus de temps ?

Le gaspiller ! *rires* Je n’ai pas besoin de plus de temps. C’est la seule fois de ma vie que je vis ce « temps libre », durant ma vie, je me levais à 5h, et pour me réveiller je mettais mes pieds dans une bassine d’eau froide, je travaillais toute la journée (des jobs épuisants), j’avais des enfants à préparer pour aller à l’école, les récupérer, m’occuper d’eux le soir, puis je me retrouvais à m’endormir dans mon fauteuil tant j’étais fatiguée. Alors, je suis si contente maintenant !

Quand je me suis réveillée le premier jour de ma retraite, je me suis dit « je suis payée pour rester à la maison, c’est génial ! ».

Et si tu avais plus confiance en toi ?

Oooh, hum j’aurais terminé l’école de médecine. J’ai pris une année pour travailler, mais je n’y suis jamais retournée ensuite, si jamais eu plus confiance en moi cela aurait été différent.

Pour toi, qu’est-ce que c’est « voyager » ?

Quand j’étais jeune, c’était l’aventure, la liberté.

Maintenant, c’est juste une diversion, c’est un loisir, une façon de me divertir mais plus un besoin d’explorer. Je n’ai plus le même rapport au voyage. Donc, je suis contente d’avoir voyagé quand j’étais jeune

Qu’est-ce que tu recherches dans le voyage ? Découvertes, paysages, défis personnels, ambition professionnelle, sérénité, sport, photo, loisir comme un autre, etc.

C’est vraiment d’apprendre comment les autres personnes vivent. Et comprendre quelles sont leurs valeurs.

As-tu un projet de voyage qui te tient vraiment à coeur ? Pourquoi ?

Les emplois de justice sociale que j’ai occupée ont vraiment compté d’une façon particulière pour moi. C’était vraiment un bouleversement profond.

Est-ce que tu as un objet un peu particulier que tu emmènes toujours en voyage ?

Hum ! Non.

Quel regard poses-tu sur le monde qui nous entoure ?

Quand j’étais plus jeune, par exemple lors des luttes pour les droits civils aux USA ou durant des manifestations aux Pays-Bas (ndlr : Lona a vécu dans différents pays tout au long de sa vie), je voulais changer la société. Mais plus tard, j’ai réalisé que ce n’était pas possible, du moins pas comme je l’imaginais. Mais que par contre, je pouvais changer profondément et immédiatement la vie d’un-e enfant. Donc j’ai moins manifesté, mais j’ai toujours eu un-e enfant que j’ai essayé d’aider.

J’ai fait ça 28 fois. Et maintenant, le seul c’est Gabriel. Et ce n’est plus un enfant aha (ndlr: Lona aide Gabriel depuis son plus jeune âge, et aujourd’hui, alors qu’il a plus d’une vingtaine d’années, Lona est toujours là pour lui apporter son soutien sur de multiples plans).

J’ai compris que je ne pouvais pas changer le monde, mais que je pouvais changer une vie.

Et beaucoup de mon travail a eu un impact direct ou indirect sur différentes vies également. Avoir pu utiliser mes connaissances en santé pour aider directement les différentes communautés en termes d’accès aux soins (prévention des IST, prévention de l’alcoolisme chez les personnes enceintes, prévention des violences et addictions, etc.). Je me sens réellement chanceuse, et je suis toujours stupéfaite de voir que j’ai été payée pour faire quelque chose que j’aimais tant.

Quelle est ta conviction la plus forte ?

Je vais parler de mon point de vue actuel, je pense qu’il est nécessaire d’avoir une vie sereine.

Te considères-tu engagé-e politiquement ? SI oui comment ? Sinon pourquoi ?

Oui je le suis ! Je pense que rien que sur les derniers jours, j’ai été très impliquée, notamment sur les problématiques liées aux écoles résidentielles (ndlr : des pensionnats dans lesquels les enfants des communautés autochtones ont été envoyé-es afin d’y être assimilié-es et ainsi les couper de leur culture : interdiction de parler leur langue, mépris des cultures indigènes, rupture du lien avec leurs communautés pendant de longues périodes, violences psychologiques, physiques et sexuelles, etc. Le dernier pensionnat de ce type a fermé ses portes en 1994 au Canada …), avec notamment la traduction de documents judiciaires ou médiatiques.

Je ne manifeste plus, le reste de ma vie est calme, je n’ai pas de télévision, je n’ai pas besoin de voir du monde tout le temps, mais également parce que ce genre de traduction de documents me demande du temps, également pour le type de contenu que ça représente.

Pour moi, tout est politique. Des petites aux grandes actions, de notre chambre à coucher aux assemblées parlementaires.

Oui, je suis d’accord ! Même juste appeler ça « a master bedroom » (la chambre du maître) est politique !

Mais  pourtant beaucoup de gens définissent leur engagement politique par rapport aux votes et aux partis politiques.

Je suis d’accord, beaucoup vont dire qu’iels ne s’intéressent pas à la politique ou ne sont pas impliqué-es parce qu’iels ne se retrouvent pas dans les partis politiques, ou n’ont pas de carte de partis, etc. Pourtant, je suis d’accord, toutes les discussions sont politiques.

Exact, et je pense que c’est normal, les politicien-nes de carrière ou aspirant-es se présentent souvent comme les seul-es à pouvoir changer les choses et à incarner le changement, et veulent nous tenir éloigné-es des décisions. Mais à ton avis, tu penses que tu à un rôle à jouer dans le fait de « changer le monde » ? Si oui, lequel ? Si non, pourquoi ?

Je le crois oui ! Mais comme je le disais avant, je pense différemment de quand j’étais jeune. Je pensais global, je pensais qu’on pouvait changer tout une société « tous-tes ensemble blablabla ». Aujourd’hui, je crois surtout qu’on peut changer son entourage, son voisinage. Ce qui est à notre portée directe, changer la vie d’un-e enfant à la fois, mais directement.

Je crois que si vraiment on veut aider, et je crois qu’un nombre important de femmes le font, notamment des femmes autochtones, il y a des opportunités de le faire en permanence.

Par exemple, ici à Yellowknife, il y a kiosques dans lesquels on peut mettre de la nourriture, et que les personnes dans le besoin peuvent venir récupérer (ndlr : c’est un peu un système de banque alimentaire, mais sans distribution officielle, cela permet d’enlever le poids du regard social sur les personnes en situation précaire). Mais le kiosque de la ville va être fermé, nous sommes donc plusieurs à essayer de trouver un autre lieu, à proposer des idées à la ville, etc. Et tout ça est politique. Parce qu’on peut disserter, et dire que les gens n’ont qu’à utiliser mieux leur argent, mais la réalité est qu’on a des gens qui ont des addictions, et qu’iels vont utiliser leur argent pour cela. Et alors quoi, on les laisse sans nourriture ?

Quel(s) conseil(s) voudrais-tu me donner pour le reste de mon voyage ? Ou même de ma vie ?

Continue ce que tu fais !

Je trouve que tu es quelqu’un avec une forte éthique, ça m’a tellement énervé quand tu n’as pas accepté le virement d’argent que je t’ai fait, parce que tu as jugé que tu ne le méritais pas aha. Ou quand je t’ai dit de réfléchir aux chiens de traineaux et que tu as dit « ok je vais y réfléchir » alors que ta tête était clairement « non je n’irais pas » ahaha !

Et j’aime que tu affirmes tes convictions, mais je te dirais laisse toi le droit d’être surprise. Laisse-toi le droit de changer d’avis, même sur des choses importantes.

*Là on a eu un passage « par exemple pour les enfants…», donc gros moment de fou rire féministe*

*et un autre sur le fait que c’est parce que je ne mange pas de viande que je suis déprimée sur le monde aha*

*et là, elle m’a raconté comment elle est tombée amoureuse à 70 ans, et que c’était la plus grosse surprise de sa vie, et combien c’était fantastique*

*bon on a aussi parlé des sans-abris, et en particulier des femmes sans-abris, ou des victimes de crimes sexuels, de travailleur-ses sociaux, c’était moins fun*

Juste ne te limite pas. Ne fais pas de suppositions, ne fais pas d’hypothèses sur ce que sera ta vie. Et surtout, surtout pas sur ce que tu es capable de faire, ou pour lesquels tu es douée.

Et fais les choses non pas parce que tu veux qu’elles fonctionnent, mais parce que tu crois que c’est la bonne chose à faire. Tu seras toujours la même, mais moins déçue.

 

 

 

 

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