Le jour où

[Le jour où] j’ai vu des aurores boréales pour la première fois.

Il y a des jours comme ça.

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Toits, grande ours et aurora.

Imaginez que ce soit un de ces matins où avant même de poser le pied au sol direction le premier pipi, vous avez senti tout de suite que la journée serait merdique.

Imaginez vous cette journée où rien ne va, où tout vous soule. Où tout vous déçoit : les projets qui tombent à l’eau, les gens, la vie, et surtout vous-même.

Imaginez vous vous sentir plus seul-e, plus perdu-e, plus ridicule et nul-le que devant n’importe quel choix important de votre vie.

Imaginez vous passer des heures dans un chenil à entendre des chiens hurler pour un peu d’attention, à fuir leur regard si tristes et à avoir le coeur brisé lorsqu’ils se ruent de joie sur vous à l’heure de leur (trop) courte promenade.

Imaginez vous rentrer à 17h30, dans la nuit par -25°C, et ne même pas prendre la peine d’allumer la lumière avant de vous glisser directement sous votre couette.

Imaginez vous avoir la plus grosse crise de larmes que vous n’ayez eu depuis des années. Une de celle qui vous laisse pantois-e et démuni-e, et surtout vous êtes sidéré-e par l’intensité.

Imaginez vous alors en train d’essayer de relativiser, vous disant qu’au moins vous êtes certain-es que vos canaux lacrymaux ne sont pas bouchés, que votre anatomie est parfaitement connectée puisque trop pleurer vous bouche toujours autant le nez, ce qui vous permet de vous étouffer tranquillement et donc de vomir. Ou bien encore de voir que malgré l’âge l’élasticité de la peau de votre visage est toujours bonne, passant ainsi de yeux bouffis à yeux normalement fatigués en moins de 10 minutes. Ou que votre pull a une bonne capacité d’absorption de morve. Bref, imaginez ce genre de moment où vous vous sentez bien bête d’être si triste, sans trop savoir pourquoi en plus.

Imaginez vous ensuite en train de lancer un film bien nul, histoire de parfaire le tableau de cette journée. Vous allez même jusqu’à mettre le doublage en français alors que vous détestez ça, mais il faut ce qu’il faut pour qu’une journée soit définitivement moche.

Imaginez vous vous demander si c’est bien raisonnable d’aller se coucher à 21h, surtout que vous dormez mal ces derniers temps, alors si c’est pour tourner des heures dans le lit, c’est pas forcément le plus adéquat. Et en même temps blabla. Bref, imaginez vous entrer en pourparlers avec vous-même. Encore.

Imaginez-vous passer rapidement à autre chose parce que de toute façon, il faut bien se laver les dents, et puis, les rideaux ne sont pas fermés.

Imaginez vous alors vous approcher de la fenêtre, et jeter un coup d’œil, juste comme ça, pour voir une dernière fois la neige, le tipi du jardin et probablement les nuages.

Imaginez vous alors vous figer. Et vous dire « merde, le ciel est vert là non ? »

Imaginez-vous courir dans tous les sens pour réunir toutes les épaisseurs de vêtements possibles, et vous dire « noooon, mais nooooon » tout le long de cette opération. Opération qui prend du temps, parce qu’en filer à minima 2 couches partout, c’est sportif.

Imaginez vous sortir par -30, vous forcer à ne pas courir pour ne pas glisser sur la neige gelée, mais finir par grimper les escaliers 2 par 2 jusqu’à la terrasse.

Imaginez ensuite, là, juste en face de vous, entre 3 fils électriques, 10 toits et 2 lampadaires, cette fameuse vague verte.

Imaginez vous un peu stoïque, parce que bon mine de rien c’est un peu terne comme couleur tout ça.

Mais imaginez quelques minutes plus tard, que cette vague se mette à bouger. Légèrement. Comme parcourue d’un frisson, secouée par le vent. Puis son intensité varie. Puis en voir une puis 2 autres naitre à côté.

Imaginez enfin comprendre pourquoi on dit que les aurores boréales dansent. Voir comme une flamme verte qui se déploie dans le ciel. Vous ne voyez pas tout, les contours sont flous, l’intensité pas des plus fortes, mais c’est là, ça vibre et ça vous emporte.

Imaginez votre sourire, imaginez les larmes qui montent.

Imaginez que vous mesuriez la rareté de cet instant.

Imaginez l’euphorie.

Imaginez la gratitude.

Imaginez le silence.

Imaginez les émotions contradictoires.

Imaginez combien un truc aussi bête qu’une lumière verte dans le ciel peut vous envelopper de chaleur et vous rappeler que tout ceci vaut le coup.

Imaginez que dans une journée aussi difficile et épuisante, il y a un souvenir impérissable qui a tout balayé.

Imaginez les allers-retours faits entre 21h et 2h du matin, à vouloir vous réchauffer mais en ayant peur de rater le meilleur.

Imaginez vous rafraîchir en permanence le site de prévision d’intensité des aurores boréales.

Imaginez voir le chiffre « 7 » s’afficher, et vous ruer dehors. Encore.

Imaginez ces longues minutes à enlever toutes les couches en entrant, et à les remettre en sortant. Imaginez ces minutes comme des instants hors du temps. La préparation : on enfile tout, doucement, on ne néglige pas une oreille, pas un orteil. Et le cerveau se prépare, le coeur s’accélère et le ventre se noue. Et le retour : on enlève tout, précipitamment, pour vite se plonger dans ce que les yeux viennent de voir. Le sourire grandit, mais le sentiment que tout ceci n’a pas existé aussi. Alors, on se dit « on y retourne ? ».

Imaginez que vous ne râliez même pas un seul instant sur cette organisation un peu reloue. Ni sur les -30°.

Imaginez la porte à laisser entrouverte pour ne pas prendre le risque de la voir se coincer gelée.

Imaginez ces heures passées à épier ces lumières, à les voir disparaitre, revenir, se mêler, s’intensifier, s’éteindre, s’accorder ou dissoner.

Imaginez combien de litres de larmes vous avez versé en ce drôle de jour, mais surtout combien de minutes vous avez souri face à ce spectacle magique.

Et maintenant, imaginez-vous à 4h du matin, en train d’écrire tout ça.

Imaginez être incapable de dormir, parce que les émotions étaient trop fortes, trop violentes, trop extrêmes. Parce que votre cœur a bien trop bondi aujourd’hui, et que vous êtes juste profondément bouleversé-e. Et un peu sonné-e même.

Imaginez vous vous demander si vous aurez la chance de le vivre une seconde fois. Une troisième. Ou même une dizaine d’autres.

Imaginez que vous soyez même un peu capricieux-se et que vous espériez en voir d’encore plus intenses, d’encore plus vivantes. D’encore plus dansantes.

Imaginez vous en train de chercher sur votre moteur de recherche comment filmer une aurore boréale, parce que vous voudriez tellement pouvoir montrer ce qui vous a le plus ému : le mouvement.

Imaginez que vous êtes même capable de re-signer pour une journée aussi éprouvante, juste pour avoir le privilège de revivre ces quelques heures de pieds froids, de sourires béats, de regard mouillé, et d’incrédulité.

Imaginez combien il vous est difficile d’arriver à trouver les bons mots, à décrire convenablement vos émotions, à être à la hauteur de ces heures suspendues.

Imaginez ce sentiment d’en faire trop. D’en dire trop. Puis pas assez.

Si vous avez réussi à imaginer un peu tout ça, alors vous avez vécu le premier jour où j’ai vu des aurores boréales.

Ah, et en bonus, je vous laisse imaginer la fatigue du lendemain après avoir dormi 3h, d’un sommeil des plus agité. C’est cadeau.


Ci-après, une bonne série de photos floues (vis ma vis sans trépied aha), donc un peu ratées, mais on s’en fout non ?

Surtout que gardez en tête que les lumières sont plus intenses en photo qu’en réalité, parce que le capteur, la pose longue, toussa toussa. Un peu comme les photos de voie lactée flamboyante, en réalité c’est moins impressionnant. Mais par contre, les photos ne peuvent pas vous rendre le plus magique : le mouvement.

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8 réflexions au sujet de “[Le jour où] j’ai vu des aurores boréales pour la première fois.”

  1. Mais oui le mouvement, c’est tellement beau ❤️ C’est clair qu’entre la photo et la réalité, il y a un certain décalage. Je suis tellement contente que tu en aies vues ! J’espère que tu auras droit aux blanches et aux rouges un de ces jours 😀
    Pour le reste, j’espère que ça va aller mieux dans les prochains mois. Tu vis des choses incroyables et certainement bien difficiles à endurer, mais tu es tellement forte et motivante !

    1. Oh c’est adorable <3
      Pour les aurores rouges et blanches j'ai du mal à croire que ce soit possible, je me sens déjà particulièrement chanceuse d'en avoir vu alors que c'est pas du tout la meilleure saison. Mais je ne dis pas non :P
      Et pour le reste, merci beaucoup <3 J'espère vraiment retrouver une sérénité durable et pas osciller entre beaucoup de joie et de grandes peines …

  2. Oh wouaw Coralie ! Merci pour ce partage, j’aimerais trop être dans le nord aussi ! Ton message était super je m’y suis crue également, j’avais le ventre noué en te lisant ! Je pense bien à toi et je te souhaite du courage pour la suite de ton aventure avec les chiens. Gros bisous

    1. Oh merci pour ce commentaire ! Contente de lire que le récit est assez immersif pour que vous puissiez goûter un peu à cette drôle d’aventure !
      Et pour le grand nord, le Yukon n’est pas siiiiii loin de ta route et là-bas aussi les aurores boréales (et la neige)(et le froid) sont au rendez-vous héhé :P :P

    1. Merci beaucoup à toi pour ce commentaire qui me touche beaucoup (comme souvent d’ailleurs) <3
      J'espère que tu auras l'occasion d'en voir. Et si jamais, je te conseille plutôt de viser le mois de septembre, les nuits sont suffisamment longues, les conditions météo bonnes, et tu ne risques pas de perdre tes doigts en restant dehors toute la nuit aha !

  3. Ah putain tu m’as fait chialer ! #teammorve
    Ton texte est génial, on s’y croit à fond. Y’a des jours comme ça, on se fait happer par la mélancolie et le jour suivant on est au taquet sans bien savoir ce qui c’est passé entre temps pour un tel virement de situation. Reste forte! Reste inspirante ! Reste vraie ! Reste toi !
    Ps : Je chiale encore !
    Ps2 : L’Univers ne voulait pas que tu finisses ta journée si down, il t’a envoyé les aurores! Il aurait pu envoyer les orques aussi tant qu’à faire !! 😂😂 Des orques dansant sur les aurore 😋

    1. Merci pour ce commentaire, il me touche beaucoup. Comme souvent 💛
      Mais tellement pour l’Univers qui avait envie de me redonner la foi aha ! Mais ouais les orques sur les aurores boréales, JE VEUX !! À la place on va dire qu’il a été sympa, et m’a aussi renvoyé mon gant, on va dire qu’il a ciblé les choses utiles et pratiques PRÉSENTEMENT 😁😁

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