Réflexions, Sur le voyage

[Blabla] La part de voyage qui ne se raconte pas.

Des récits de voyage, il en existe une infinité. Le web pullulent de blogs qui racontent des aventures individuelles, toutes plus belles, extraordinaires et enviables les unes que les autres. Vous êtes d’ailleurs sur l’un d’entre eux (ou presque, je ne vends pas forcément du rêve ici aha). Il y a des milliards de photos prises puis partagées, réseaux-socialisées ou regardées.

DSC_1302_1p.jpg
Sans silence, il n’y a plus rien qu’un éclat de rire puisse briser.

Pourtant, plus j’avance et plus je me rends compte que les aventures les plus mémorables, on ne les raconte sans doute pas.

Parce que les mots ne seraient pas suffisants

Parce qu’on veut garder un peu ça secret

Parce qu’il faudrait passer par mille détails pour tout bien expliquer

Parce qu’au fond ça n’intéresse personne

Parce que c’est ridicule

Parce que ce ne sont que des détails

Parce que c’est un échec

Parce que les souvenirs se sont atténués

Parce que c’est trop intime

Parce que c’est étrange à raconter

Parce que c’est une histoire de sensation

Parce que c’est trop dense

Parce que ça concerne d’autres personnes

Parce que …

Parce que.

 

Plus j’y pense et plus je me dis que nos récits ne sont que des façades. Pas seulement parce que beaucoup taisent leurs galères, romancent leurs déconvenues ou enjolivent leurs aventures, mais parce que nous ne pouvons pas raconter l’essentiel.

Parce que ça ne serait pas à la hauteur, pas juste, pas assez précis, pas pertinent. Pas compris, parce que pas ressentis comme nous l’avons vécu.

On peut essayer, et on essaye surement bien souvent.

En fait, ce qui me fait penser, c’est que je me demande comment pourrais-je vous raconter ce que j’étais présentement en train de vivre lorsque j’ai commencé cet article. Je n’y arrive pas, je ne saurais même pas par où commencer.

DSC_1087
On peut commencer par dire bienvenue dans le foutoir ?

Les maisons flottantes qui prennent l’eau et donc coulent doucement mais surement suite à une tempête et qu’il faut essayer de démolir pour les faire de nouveau flotter ? L’utilisation d’un générateur pendant 5h par jour pour que le congélateur joue le rôle de frigo ? L’hôte qui nous dit qu’il revient dans 2 jours, alors que ça fait déjà 6 jours qu’on l’attend avec nos vivres qui diminuent parce que nous sommes complètement isolé-es dans une baie du Pacifique à plus de 2h du port ? Le canadien cinquantenaire qui nous accompagne qui en manque de cigarettes décide de prendre une barque pour rejoindre la ville la plus proche, soit 2h de bateau, en plein océan Pacifique ? Notre interrogation sur QUAND prévenir les garde-côtes, pas SI, juste QUAND ? Les mêmes garde-côtes qui viennent nous voir et qui ne sont absolument pas surpris de la situation et qui nous racontent qu’iels ont régulièrement ramenés des Helpeur-euses en ville ? Le même cinquantenaire qui se dit que peut-être ça peut être une bonne idée d’utiliser une disqueuse branchée à de l’électricité pour enlever une fenêtre dans un bâtiment rempli d’eau ? Les phoques qui ont élu domicile sous nos maisons flottantes, et donc qu’on entend grogner régulièrement ? La déchetterie flottante qui est au bout des maisons flottantes juste avant les troncs qui accueillent des dizaines de goélands et hérons ? Les maisons/voitures/véhicules amphibies/congélateurs abandonnés sur une île où il n’y a pas de routes/de points pour rejoindre l’île principale ? Les garde-côtes qui viennent nous déposer du chocolat, de la crème glacée et des journaux ? Le générateur qui certes démarre mais refuse de rester allumer plus de 10 minutes d’affilée au bout d’une semaine ? La plage où après 10 minutes de pagaie, 15 minutes de marche et 3 minutes d’attente dans le coin tout à droite on finit par capter un peu de réseau de téléphone et de 3G ? Les dizaines de bateau en panne qui nous entoure ? Le soleil pas vu depuis 1 semaine et la pluie vue chaque jour depuis autant de jours ? Les coast guard qui finissent par venir nous « sauver » alors que ça fait 9 jours que l’hôte nous a dit « à dans 2 jours » ? La balade sur le bateau des garde-côtes ? Le mélange de culpabilité, de déception, de gâchis qui m’habite depuis ? Mais aussi les bons moments vécus, les baleines et les loutres vues, le silence enveloppant, l’unicité de ce lieu ?

Comment expliquer le mélange d’incrédulité, les fous rires face à cette situation, l’angoisse aussi, l’incompréhension totale ?

Vraiment, j’en suis incapable. Comment rendre compte des ressentis, du rocambolesque, de l’enchaînement, de la surprise et non surprise à la fois ?

Alors que faire lorsqu’il s’agirait de raconter toutes les histoires concernant ce co-voyageur en Nouvelle-Zélande qui était aussi irrespectueux, qu’absent et qu’énigmatique ?

Comment raconter la drôle d’ambiance ressentie lorsqu’on vous raconte que le type en face de vous n’a plus de testicules suite à un cancer ? Je veux dire, vous êtes là tranquille à discuter et boom quelqu’un vous confie cette information, sortie de nulle part. Le what the fuck de cette situation conduit forcément au fou rire, mais comment le retranscrire ?

Comment vous raconter l’enchainement d’évènements qui m’ont conduit jusqu’à une soirée dans une ancienne école primaire puis sur les toits lisboètes à trinquer ? Ou sur un pont de Porto à 5h avec un allemand parce que les portes de notre auberge étaient closes ?

Comment vous raconter mon aventure à Poopooland, avec Poopooqueen, abuelito et l’hotel de mierda ?

Comment vous raconter correctement la course poursuite des mouches à chevreuil ?

Comment raconter le glauque de la situation du boss de 55 ans qui couche avec son employée de 20 ans, personne qui finira par s’effondrer dans vos bras parce qu’elle se sent affreusement en insécurité, utilisée et abusée ?

Comment raconter tous ces petits détails qui font que certaines rencontres importantes ont eu lieu ? Comment retranscrire toutes ces petites coïncidences, heureux hasards ou conspirations de l’univers pour se retrouver au bon endroit, au bon moment, entourée des bonnes personnes ? Comment parler de ces heures de discussions sous une pluie batante, dans une tente, dans une voiture ou autour d’un bol de granola ? Parler de tous ces apprentissages, de tous ces partages, de tous ces échanges et ces sourires ?

Ce n’est pas possible. Rien de cela n’est possible.

DSC_0831
Aussi puissant et flou que ce paysage.

Des anecdotes de voyage, il y en a tellement. On en a toustes plein les poches, plein la tête et plein le cœur. Parfois, on en a même des bouts en vidéo, en audio, en photos ou même des objets qui nous les rappellent. Elles nous font rire, nous font pleurer, nous serrent le cœur, nous indignent ou nous arment de colère. Elles sont parfois tellement incongrues qu’elles sembleraient sorties tout droit de l’imagination d’un-e scénariste de science-fiction, de comédie burlesques ou d’un mauvais thriller. Pour moi, elles sont l’essence des voyages. Sans doute que je les oublie plus facilement qu’un paysage époustouflant mais elles créent au moins tout autant d’émotions si ce n’est plus. Tellement de larmes de rire, tellement de malaise, tellement de partage, tellement d’écoute, tellement de sentiments.

Mais souvent, on les garde pour soi. Ou parfois, au détour d’une conversation, on va tenter de les partager et on ne fera que les écorner un peu. Parce que même à l’oral elles ne sont pas à la hauteur. Alors, je trouve ça bien de rappeler que c’est aussi ça le voyage. Ces moments que l’on ne partage pas, ces instants que l’on ne peut expliquer, que l’on ne peut pas vraiment raconter. Le voyage, c’est aussi ces silences, ces omissions, ces souvenirs qui ne seront que dans nos têtes. Ce sont ces prénoms que l’on ne prononcera sans doute plus jamais, ces visages qui ont plus de chances de revenir dans nos rêves que notre vie, ces fou rires que le temps n’effacera pas ou encore ces sueurs froides que l’on est heureux-se de laisser derrière soi.

C’est un peu comme la vie quoi.

DSC_0373
Le passé visible. Les pensées invisibles.
Publicités

9 réflexions au sujet de “[Blabla] La part de voyage qui ne se raconte pas.”

  1. he ben dit donc! pour quelqu’un qui dit ne pas savoir comment exprimer tout ça, je trouve que tu t’en sors sacrément bien! c’est un peu à cause de tout ça que je n’ai pas vraiment écris d’articles sur le blog que j’avais initié il y a bientôt 3 ans… certaines choses ne se racontent pas, et comme je ne voulais pas créer une façade juste « m’as-tu vu »… j’ai laissé tomber

    1. Oh bah merci pour ce compliment :)
      Et oui c’est certain qu’il est facile de s’éloigner des blogs, parce qu’on ne se retrouve plus dans ce qu’on raconte. Et c’est pas plus mal, l’important c’est de vivre pleinement ce qui s’offre à nous !!

  2. Je trouve aussi que tu retranscris super bien l’intranscriptible (ou quelque soit le bon mot).
    Mais, dans quoi es-tu tombée ??? Contente de savoir que tout a l’air de s’être bien fini au final !
    Et, hum, la course poursuite des mouches à chevreuil…

    1. Merci c’est gentil 💛
      Et je suis tombée dans une expérience typique du Canada d’après ce que tout le monde me raconte aha. Et je pense que je n’ai pas fini d’en vivre 😁
      Et pour la course poursuite, toi seule sait aha.

Un avis, une critique ou un petit mot d'encouragement ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s