Réflexions, Sur le voyage

[Blabla] Voyager n’est pas une chance.

La phrase « tu veux voyager, bah vas-y c’est facile si tu te bouges » est une phrase que je lis ou j’entends régulièrement parmi les voyageureuses pour répondre au fameux « waouh la chanceee » lorsqu’iels annoncent un futur voyage. Mais est-ce vraiment le cas ?

Cet article comprendra encore une fois des photos random du Canada. Parce que je n’ai pas de photos adéquates, et comme les photos c’est sympa à regarder, et bien voilà.

Déjà revenons sur cette phrase de chance, et pourquoi c’est souvent une réponse agacée qui est formulée par les voyageureuses. Bon nombre de voyageureuses n’ont pas le sentiment d’être chanceux-ses mais bel et bien de faire des choix, des concessions et parfois même des sacrifices pour voyager. Alors, évidemment, ce sentiment de voir ses accomplissements réduits à de la chance, ça en fait fulminer plus d’un-e.

Est-ce pourtant une raison pour répondre par un « c’est facile, il suffit de se donner la peine ». Tout le monde peut-il voyager, n’importe où, n’importe quand ?

 

Ici, je pensais surtout au voyage « loisir » ou aux immigrations choisies et non forcées. Bien que certaines discriminations et violences se retrouvent appliquées dans ces deux types de voyage, les dynamiques sont différentes, les enjeux aussi et surtout l’immigration forcée je ne l’ai jamais vécu…

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La quête d’autres couchers de soleil est-elle une motivation valable ?

Mon genre : mon épée de Damoclès

Cette catégorie est une des seule dont je pourrais parler par vécu personnel. En tant que  femme, le voyage (notamment en solo) n’est pas de tout repos. Entre les inquiétudes des un-es et le sexisme des autres, ce n’est pas l’esprit complètement libre que je voyage. Ca ressemble bien souvent à la vie courante d’ailleurs.

« Fais attention puisque de toute façon tu seras responsable si quelque chose t’arrives », c’est peut-être ce qui résonnait le plus dans ma tête lorsque je suis rentrée en pleine nuit à pied dans Berlin, lorsque je buvais cette bière dans un bar en NZ en compagnie d’hommes en qui je n’avais pas confiance (et à raison), lorsque je plantais ma tente en Islande, lorsque je m’endormais dans un dortoir de 12 en étant la seule identifiée femme, ou lorsque j’ai suivi des inconnu-es dans les bars lisboètes et les rues de Porto.

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Marcher l’esprit complètement serein ? Hum.

Être identifié-e femme dans un monde penser pour et par les hommes ce n’est pas de tout repos. Parlez moi d’entrées de boîte gratuites/verres offerts, de facilité à être prise en stop, de dortoirs réservés ou de facilité à avoir des relations sexuelles, je vous parlerais harcèlement de rue, d’objectivation et de sexualisation de nos corps, de violences sexuelles, de clichés genrés et injonctions aussi oppressives que contradictoires.

Alors si je peux entrer gratuitement en boîte de nuit ou avoir des verres offerts, c’est parce que je suis aussi considérée comme un appât ou une cible. Si je suis plus facilement prise en stop, ou que j’ai accès des dortoirs réservés c’est aussi parce que j’ai statistiquement plus de « chance » d’être violentée, alors parfois une dynamique de protection se met en place chez les gens.

De la même façon, il semble également plus aisé pour un-e identifié-e femme d’être accueilli-e en couchsurfing ou même en HelpX. En effet, si on feuillette les profils des personnes accueillies on remarque que beaucoup sont des identifié-es femmes, et ce, que ce soit par des autres identifié-e femme, des familles, des couples, mais aussi des identifié-es hommes seul-es. Et pourquoi ? C’est principalement basés sur les clichés genrés (aaaaaah les femmes et leur don génétique pour le ménage, la politesse, la discrétion et l’obéissance) ou bien les quêtes de relations sexuelles ou amoureuses (aaaah les cis-mecs toujours là quand il faut être relou et faire preuve d’hétéronormativité (des lesbiennes où ça?)). Et ça, ça craint.

Il est également important de préciser que sont aussi des clichés genrés qui peuvent tenir éloignés des identifé-es hommes ou au contraire favoriser leur venue (violence, force physique, peurs, etc.), et ainsi, cela peut être tout aussi défavorable aux identifié-es femmes puisque tenu-es à l’écart de certaines activités ou domaines.

Le passeport: ce précieux sésame …

 » – Where are you from ?

– From France !

– Oh France ! Welcome and go this way [insérez-ici un grand sourire] »

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Il y a des chemins plus ou moins sinueux, pentus et renseignés.

Car oui, voyager avec un passeport français vous ouvre bien des portes, vous évite bien des suspicions et vous facilite bien des démarches. Bien sûr, il y a toujours des exceptions, mais si on parle en termes de relativité, le passeport français est l’un des plus avantageux du monde (4ème je crois), et l’image qu’ont les gens à travers le monde des français-es est plutôt favorable au tourisme. Car oui, même si certains clichés négatifs nous collent à la peau, personne ne se fait refuser l’entrée dans un pays parce que vous êtes trop raleur-euse, arrogant-e, radin-e ou que vous sentez mauvais (a-t-on les clichés que l’on mérite ? aha). Enfin, si, théoriquement, si vous êtes arrogant-es avec l’officier-e d’immigration, m’est d’avis que ça peut se révéler compliqué pour vous, mais ça…

De même que la nationalité française nous donne aussi accès à un certain nombre de programmes favorisant la mobilité : les visas vacances-travail, les programmes d’échanges scolaires, Interrail, etc. Bon, ils sont souvent soumis à des conditions, pas toujours évidentes, mais ils existent. Et ce n’est clairement pas le cas pour tous les pays.

… Enfin presque : Un monde de couleurs

Oui, il y a aussi un autre très gros MAIS à tout ça, il y a français-es et … français-es. Comme sur le territoire national, votre couleur de peau, votre nom de famille, vos origines/religions supposées ou réelles, vous traceront une voie plus ou moins sinueuse et plus ou moins semées d’embûches. En effet, la discrimination s’exporte aussi à l’international.

C’est en lisant/parlant des expériences de racisé-es que j’ai compris à quel point ma peau blanche est un privilège pour passer la douane … mais pas que. Comme je peux envisager une destination en me disant « est-ce risqué pour moi d’y aller seule en tant que femme » et bien certain-es racisé-es envisagent leur possible destination vis-à-vis des risques de violences (plus ou moins directes) racistes.

Imaginez donc la double-triple difficulté lorsque les discriminations et les violences se cumulent (racisme, sexisme, transphobie, homophobie, etc.).

On commence donc à bien sentir que si le voyage n’est pas une chance, il n’est pas non plus juste un choix.

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Ceci n’est pas qu’un choix.

Au clair de la lune, ouvre moi ta porte et présente moi ta thune

Pour voyager, il faut de l’argent. On peut certes voyager à petit budget, voir sans presque rien dépenser (plusieurs récits de voyageureuses sont disponible sur Internet : la voyageuse fauchée par exemple), mais ça demande 1/ une énergie importante pour le mettre en place 2/ je crois que ce n’est pas adapté à toutes les personnalités 3/ c’est aussi être souvent dépendant-e des autres.

Alors je le maintiens, voyager nécessite un budget. Parce que parfois, même juste pour randonner il faut payer des accès à certains parcs nationaux/régionaux, payer pour camper, etc. (et sauf si vous avez des gens pour vous prêter l’équipement outdoors, ça peut très vite couter cher de s’équiper, surtout si vous favorisez les marques éco-responsables, si vous êtes hors des tailles les plus commercialisées (car oui coucou le seconde main n’est pas possible pour tout le monde), si vous avez besoin d’équipements spéciaux comme des semelles de marche par exemple, etc.).

Selon moi, tous les voyages ne sont pas ouverts à toutes les bourses, surtout les longs voyages multi-continentaux qui impliquent bien souvent des transports couteux, mais aussi peuvent impliquer des frais administratifs non négligeables (passeports, visas, assurances, vaccins, etc.).

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En voilà un qui n’a pas payé son pass pour le parc national de Banff.

Et puis, il convient tout de même de souligner que ce n’est pas non plus juste que des gens avec des revenus faibles ou moyens soient contraint-es de faire preuve de beaucoup d’efforts, d’organisation ou de concessions pour voyager. Cela est bien entendu également valable pour la vie en générale …

Le bagage culturel et la représentativité, des plus que tout le monde n’a pas dans sa valise

« Au diable l’argent mon ami, va t’installer dans un pays du sud, ils n’ont rien et partage tout, avec rien t’es le roi du pétrole, fonce ». Au delà de l’aspect purement méprisant, et xénophobe/raciste de cette considération d’autres personnes, il y a tout de même un petit truc qui me chiffonne. La langue. Je veux bien qu’on bénéficie (malheureusement) encore de la colonisation et donc que bon nombre de pays soient francophones, mais ils ne sont pas majoritaires.

Et non tout le monde n’est pas égales-aux face à l’apprentissage des langues, et aux différentes langues. Environnement familial, scolaire ou socio-économique, autant de paramètres qui peuvent vous permettre ou non d’être capables de parler/comprendre plusieurs langues. De la même façon, de part l’environnement familial, de nombreuses personnes sont bilingues mais pas forcément d’une langue pratiquée dans les pays qu’iels aimeraient visiter ou qui sont valorisés par la société comme intéressant touristiquement.

De la même façon, l’environnement socio-économique va également construire ou non une familiarité avec le fait de voyager, des disparités derrière ce que représente le mot « voyage ». Dans beaucoup de familles, voyager n’est pas une option. Dans d’autres le voyage c’est le départ en vacances estivales toujours dans le même lieu, toujours dans le même environnement. Dans d’autres on ne va fréquenter qu’un seul type d’établissement. Alors lorsqu’on devient adulte on peut ne même jamais envisager de voyager, ou uniquement selon certaines façon de voyager, et ainsi ne pas se sentir légitime à s’ouvrir à d’autres types de voyage.

De la même façon que j’ai pu aborder par rapport à la légitimité/grossophobie, la représentativité compte. Avoir des exemples de personnes qui nous ressemblent, que ce soit sur notre identité, notre corps, notre couleur de peau, nos orientations, handicaps, etc., et qui sont en train de voyager, cela nous permet de nous projeter et donc de nous imaginer à leur place.

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Développer l’attrait pour la randonnée sans randonneureuses autour de soi ? Pas si évident.

Je crois que pas mal de ces enjeux peuvent se regrouper sous le terme de déterminisme social mais je ne suis pas sociologue, et surtout flippée de dire trop de bêtises.

Bref, il me semble que ce n’est pas siiii évident de ne serais-ce qu’envisager le voyage ou certains voyages comme une possibilité. Et encore moins de se sentir légitime à le faire.

La grande oubliée de nos considérations : l’accessibilité

C’est sans doute un élément qu’en tant que valide on ne mesure absolument pas, car il existe tellement de situations que nous n’envisageons absolument pas comme un obstacle. Souvent on va penser aux situations de personnes utilisant un fauteuil roulant, et donc se dire qu’il n’y a pas d’ascenseurs ou qu’une voiture bloque le trottoir. Mais va-t-on imaginer qu’un fil de terminal de carte bancaire peut être trop court pour que cette personne puisse composer son code confortablement et confidentiellement ? Non.

De la même façon, on lit souvent qu’il faut apprendre à se bouger des parkings, en chier un peu pour grimper la plus haute montagne, pour voir le paysage le plus « hors sentiers battus », mais comment faire cela lorsque votre corps + les infrastructures en place ne vous permettent pas d’arpenter certains sentiers ? Ou oublie trop souvent que tout n’est pas qu’une question de flemme.

Et quid des autres handicaps ? De la cécité ? De l’hyperacousie ? Des douleurs articulaires ? Des sensibilités visuelles ? Des phobies sociales ? De troubles anxieux ? De la surdité ? Des neuro-atypies ? Des fatigues ou douleurs chroniques ? Des refus d’embarquement ou d’arrivée sur un territoire suite à certaines maladies ? Et tant d’autres encore que je ne suis pas en mesure d’envisager …

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Oui ça valait le coup d’en suer une trempée, mais tout le monde ne le peut pas.

Et face à cela, dans la vie quotidienne les choses sont déjà (trop) souvent (très) compliquées, mais alors dans un pays/ville inconnus, où possiblement on ne connait pas la langue ni les rouages et lorsqu’on peut être en plus stressé-e par l’idée de voyager ? Probablement un parcours de combattant-e.

Je me souviens (de manière un peu floue je l’avoue) du récit d’un voyageur équipé d’un fauteuil roulant et qui se retrouvait à Montréal en hiver, et il expliquait combien il avait été important pour lui de se renseigner en amont sur le relief de la ville et les rues impraticables, sur les possibilités de transport qu’il pouvait solliciter (et leurs coûts…) en cas de trottoirs gelés/enneigés, etc. Il y a tellement de situations et tellement d’individu-es que ce qui nous semble accessible en tant que valide ne le sera sans doute pas si on prendre en compte tous les handicaps possibles. Et parfois même pas pour ceux qui nous semble les plus communs.

Et j’imagine qu’en fonction du handicap, on peut vite rajouter des zéros dans la case budget à prévoir …

Et quoi d’autre ?

Il y a d’autres éléments de la vie qui selon moi peuvent rendre les voyages pas si faciles et accessibles que cela : la vie de famille que l’on mène ou à laquelle on aspire, sa personnalité, ses animaux de compagnie, si on doit s’acquitter de loyers/remboursements de prêts pendant son absence, les opportunités que l’on a, des angoisses diverses et variées, avoir des TCA, des convictions politiques, un casier judiciaire non vierge, être allergiques à certains animaux/médicaments, avoir des phobies, avoir un régime alimentaire spécifique, avoir de la famille qui peut nous accueillir/soutenir en cas de coups durs (notamment au retour), avoir quelqu’un-e de proche qui est malade ou en situation de dépendance, et tellement d’autres choses encore.

N’étant pas spécialiste, et ne voulant pas dire trop de bêtises, je tenais tout de même à souligner que l’environnement socio-économique est clairement déterminant. Tout le monde n’a pas les mêmes libertés via-à-vis de son boulot : longueur des congés, choix des dates de congés, freins dans les évolutions de carrière, congés sans soldes/mise en disponibilité, etc., tout cela est aussi lié à nos fameuses catégories sociales. Les métiers précaires offrent souvent beaucoup moins de possibilités quant au temps que l’on peut accorder à de tels voyages, et moins de choix quant à la qualité de ce temps.

Voyager n’est donc pas une chance. C’est un privilège. Parce que non, voyager n’est pas qu’une question de choix. Bien sûr qu’il ne peut s’envisager sans désir de l’accomplir, et sans minimum de choix de priorités (enfin sauf si vous avez vraiment plein de temps, d’argent, de liberté et de toutes les conditions favorables), mais il y a plein d’autres composantes qui entrent en jeu et qui peuvent rendre un voyage plus difficile, voir carrément inenvisageable. Ou qui ne peut avoir lieu un peu par hasard car il demande beaucoup d’organisation. Oui qui ne peut sortir des circuits très touristiques (vous savez le contraire des fameux « vrais voyages que si tu ne fais pas t’es vraiment un mouton de touriste » ?)(oui ceci sera l’objet d’un futur article, les fameux « hors de sentiers battus et la détestation des autres touristes aha). Ca ne veut pas dire que toutes les discriminations ou complications ne sont pas insurmontables ni insurmontées. Bon nombre de voyageureuses racisé-es, non-hétéro, handicapé-es, etc., sont là pour nous le prouver. Cependant, nous devrions être impressionné-es par leur voyage, parce qu’iels dépassent bien plus de difficultés que le voyageur moyen qui est occidental, de classe aisé, blanc, cis-hétéro et valide (oh tiens, encore lui :P).

Alors, je crois qu’il est important que nous voyageureuses réalisions que oui, le voyage est un privilège, et que beaucoup de personnes à travers le monde ne peuvent se permettre ce luxe de voyager par choix et par plaisir. Soyons conscient-es de cela, soyons humbles et soyons reconnaissant-es pour ce que nous avons, ce que nous pouvons expérimenter. Sans trop d’encombres.

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Un des visages du privilège.
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9 réflexions au sujet de “[Blabla] Voyager n’est pas une chance.”

    1. Oh merci c’est gentil parce que j’ai surtout le sentiment de raconter ça n’importe comment, et de zapper tellement d’aspects importants … C’est vraiment un métier d’être précis-e et synthétique à la fois … Gosh, je ne suis pas prête pour ça !!

  1. Réflexion très intéressante ! Je crois que pendant longtemps j’ai pensé que j’étais chanceuse, avant de réellement prendre conscience que j’étais juste privilégiée. Et c’est incroyable comme tant de choses sautent aux yeux une fois qu’on a réalisé l’aspect « privilège » de son voyage.

    1. C’est exactement ça, je crois qu’on est beaucoup à ne pas réaliser les choses avant d’échanger avec d’autres personnes ayant eu des galères. Ou alors, on envisage que quelques prismes (typiquement je pense que sexisme + racisme popent en premier dans nos têtes), mais c’est certain qu’on a beaucoup à apprendre et à écouter quand on est pas concerné-e. Mais c’est sur, privilège ++.
      (et privilège de pollueur-euses en plus lalalalala).

  2. Ah merci merci merci pour cet article ! Je crois que c’est souvent de bonne foi que des blogueurs et blogueuses disent la bouche en coeur qu’il suffit de le vouloir, on est tellement pas conscients de ce qui nous rend si privilégiés la plupart du temps…

    1. Merci pour ce commentaire ! Je pense aussi qu’il y a souvent de la bonne foi derrière ces mots, surtout que pour certain-es des sacrifices financiers, de temps ou de choix sont nécessaires, mais on reste des privilegié-es de haute catégorie. Et je trouve qu’au final ça nous permet aussi d’autant plus savourer et apprécier ce que l’on vit.

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