Réflexions, Sur l'hyperphagie

[TCA] Chapitre II : Accepter l’hyperphagie, accepter la maladie

Après un premier article, je continue à explorer mon rapport à l’hyperphagie.

Étape 1 : Admettre la réalité

Minimisation et dépréciation par soi-même …

Une des premières difficultés que j’ai rencontrées, c’est d’identifier le problème. Enfin plutôt d’identifier la vraie réalité du problème. Parce que oui je le savais bien que j’avais un problème. Je sentais bien venir cette vague qui me submergeait, cette angoisse au fond du bide, et ces compulsions qui me terrassaient.

Je trainais quelque chose de honteux, mais je persistais à appeler cela des craquages. C’était mignon de craquer. C’était aussi une façon de se blâmer, de se dire qu’on est faible, un peu nulle. Je voulais en faire des exceptions. Je voulais que ce ne soit pas si grave, et surtout que c’était moi qui n’étais pas capable de mieux faire.
Alors j’essayais de lutter, de me raisonner, de faire des régimes, d’appliquer tous les conseils du monde pour lutter, pour éloigner les crises. Mais rien n’y a fait.
Le poids a varié, de bas en haut, mais rien ne changeait, elles étaient toujours là. J’étais toujours de plus en plus coupable, de plus en plus incapable. De plus en plus nulle. La culpabilité alimente l’hyperphagie, l’hyperphagie s’intensifie, mon corps grossit, la culpabilité s’accroit, l’hyperphagie gagne.

Elle gagne toujours.

Elle a biaisé mon estime de moi, et s’est installé suffisamment profondément qu’elle m’a convaincu que je méritais cette souffrance, ces mises à l’écart et ces limites.

… et par les autres !

***
« Allez avec un peu de volonté »
« Suffit de faire du sport et de mieux manger »
« Oui enfin faut arrêter de se laisser aller »
« Si d’autres y sont arrivé.e.s tu peux aussi ! »
« Allez fais un effort »
« C’est dommage ce corps avec un si joli visage »
« Tu serais mieux si tu perdais du poids … »

***

Oui j’aurais pu en parler dans le paragraphe précédent car cela se répond.
Tous ces commentaires, tous ces regards, toutes ces critiques, tout ça contribuait à me détourner du vrai problème. A les écouter, mon problème c’était d’être grosse. Parce qu’à leurs yeux cela traduisait bien que je n’étais pas assez courageuse. Sans volonté, lâche, feignante, pas assez jolie, pas assez bien. Que j’étais un peu nulle et décevante en somme. Et donc que je pouvais faire mieux. Etre mieux.

Alors que non, mon problème n’était pas mon corps. Mon problème n’est pas mon corps. C’est une conséquence, mon corps est gros car je n’ai pas un rapport sain avec la nourriture. Mais un corps gros n’est pas un problème. Mon gros corps n’est le problème que dans cette société grossophobe et particulièrement virulente lorsqu’il s’agit de distribuer des injonctions sur le corps des femmes.
Tout le monde me disait que la solution était de maigrir et que tout irait bien. Mais non. Maigrir ou changer mon corps n’est pas une solution.

Comme beaucoup, j’ai réussi à les perdre ces kilos, une, deux ou trois fois. Mais ils sont toujours revenus, souvent plus nombreux, parce qu’être dans une restriction permanente n’est jamais une solution, et surtout, ça ne résout en rien les TCA. En rien. Ca n’a fait qu’enfoncer encore plus cette vision biaisée de la nourriture, cela à encore appuyer ma tête pour la couler sous une mer de culpabilité, et surtout c’était me pousser vers des échecs annoncés. Maigrir sans régler son rapport à la nourriture c’est se restreindre, s’affamer.
Et alors, comment ça se passe après ?

Et bien la vague revient, encore plus forte, encore plus dévastatrice. Elle repart en laissant une encore plus grande zone sinistrée. Alors on va essayer d’encore plus restreindre, encore plus se priver. Puis le tsunami. Encore, et encore. Alors maigrir n’est pas aujourd’hui une solution non plus. Guérir n’est pas maigrir. Car le problème à régler n’est ni mon poids, ni mon corps.

Le problème, c’est mon hyperphagie.

Se débarrasser de ce plomb dans la tête

Tout ça a pesé lourd dans ma tête. A pesé lourd sur mon rapport aux corps, mon rapport à la nourriture. Je continuais de me noyer, avec quelques instants de répits.

Et puis un jour, la révélation.
Quelqu’un a posé le mot « TCA » sur une crise nocturne.
Et un autre jour, j’ai lu le terme « hyperphagie ».
Et encore un autre jour, quelqu’un a parlé de « maladie ».

Alors que je soutiens les autres sans soucis, je leur rappelle ou leur indique qu’il est extrêmement difficile de se battre contre une maladie seul.e (surtout lorsqu’elle est ancrée depuis si longtemps dans sa tête et son fonctionnement), je suis incapable d’associer tout cela à moi. Mais ce fut une libération (coupable certes) de savoir que je ne suis pas seule à vivre avec ce boulet dans la tête, que ce n’était pas « juste un peu de volonté ».

Cependant, l’hyperphagie est toujours là, tout n’a pas été réglé en mettant un mot dessus, et ce malgré beaucoup de progrès sur ce chemin d’acceptation. Mais c’était essentiel. Alors même si le chemin est long, et qu’aujourd’hui encore j’ai des épiphanies sur toute la toile vicieuse que cette maladie a tissée autour de moi, c’était primordial de la nommer, de l’identifier. Vital.

 

Étape 2 : Analyser les sources, les symptômes

J’avais déjà dans le premier article abordé quelques idées sur pourquoi l’hyperphagie, mais je tenais à continuer un peu l’exploration.

Le vide

C’est je crois l’expression qui revient le plus dans la bouche d’hyperphage, c’est le besoin de « se remplir », de « combler le vide ». Oui mais quel vide ? Il y a peu, grâce des lectures et une amie, j’ai mis le doigt sur des comportements qui semblent banals mais qui sont loin d’être anecdotiques dans mon rapport au silence.

***
« Le silence, c’est du bruit qui pense »
***

S’endormir avec la radio, la télé ou une vidéo internet, marcher ou conduire toujours en musique, lire dans les transports en commun. J’ai même pas mal de fois randonner en musique ou en podcasts. De manière générale, je fuis les moments où je suis confrontée à mes pensées, aux remises en questions ou aux peurs.

Alors forcément, je ne sais pas manger juste en mangeant.
Il y a toujours des distractions, toujours. Une série, un film, le téléphone, un livre, de la musique, une conversation, un article à lire, un forum à suivre. Même si c’est juste en fond, c’est quand même du bruit, une image, quelque chose qui est là et qui m’empêche de me confronter à mes pensées, à mes sensations.Je mets donc de la distance avec les jugements que je pose sur moi, la culpabilité qui me rattrape quand je mange un aliment qui ne correspond pas à la sainte liste des bons aliments, je dois aussi oublier les frustrations contre lesquelles je passe mes journées à lutter. J’ai donc le cerveau trop stimulé pour penser, mais aussi trop stimulé pour écouter mon corps. Car oui tout cela m’empêche de sentir les différentes textures, à profiter de l’explosion de saveurs, et surtout à écouter les signaux de satiété et de perte de plaisir à manger.

Je mange donc sans conscience. Les idées et concepts ont pris le pas sur la réalité des repas, sur les réelles sensations et besoins. Manger devient une activité douloureuse dont je dois me détourner à coups de spectacles sons et lumières.

La gestion des émotions

Comme le sous-entendait le paragraphe précédent et que je l’abordais dans l’article précédent, si je fuis autant les émotions, c’est parce que je ne sais pas les gérer. Contrariété, stress, émotions fortes (joie, tristesse), colère, ennui, lassitude, doutes, insatisfaction, déception, sentiment d’impuissance, d’échec. Tout ça c’est à fuir. Parce que je me sens illégitime. Soit je ne me sens pas à la hauteur des évènements qui m’arrivent, soit je me sens déplacée, comme une imposteure à ressentir de tels sentiments. Ca traduit très certainement un grand manque de confiance en moi, mais aussi probablement une assez grande sensibilité et toujours beaucoup de culpabilité (ne pas en faire assez pour les causes qui me tiennent à coeur par exemple…).

Mais pas que.

Avec le temps, des émotions liées à la prise alimentaire se sont également développées : la peur de manquer, la peur de la faim, l’intellectualisation de la prise alimentaire. En effet, la société nous martèle qu’il existe les bons et les mauvais aliments, que la faim va nous pousser à craquer, qu’on se retrouve complètement déconnecté de nos sensations alimentaires.

Alors par exemple, j’ai passé des années à me forcer à petit-déjeuner alors que j’avais pas faim. Parce qu’apparemment, c’était ce qu’il fallait faire (sur l’échelle des idées à la con c’était formidable, comme ça, je mangeais doublement après les crises nocturnes, du génie en conseils diététiques hein). J’ai tellement peur de « craquer », de « criser », que je me forçais à manger en rentrant du travail pour anticiper la faim, pour ne pas que cette sensation apparaisse et qu’elle me fasse déraper. J’avais peur d’elle. Peur de ne pas la contrôler. Celle qui doit être un indicateur et un allié est devenu une angoisse.
Pour rien, puisque je la crise venait quand même, plus tard. Donc je mangeais doublement.

J’ai aussi tellement peur de manquer que je peux me retrouver à manger pendant une semaine à tous les repas la même chose juste au-cas-où un jour j’en serais privée, par exemple par un régime. Tout devient obsession et angoisse.

Le post-traumatique

Dans mon cas, suite à plusieurs évènements violents, j’ai sans doute trouver une béquille dans la nourriture. De nombreux auteurs s’accordent tout de même pour dire que l’apparition de TCA est multifactorielle et propre à chaque personne. Dans mon cas, un élément déclencheur est possible, mais il est très probable que ce soit plus complexe que cela.

La pression grossophobe

Médecins, famille, ami·e·s, inconnu·e·s, médias … autant de personnes que de pressions pour maigrir. Or comme je l’expliquais dans mon premier article, commencer à faire des régimes, c’est se restreindre, c’est adopter un comportement méfiant et apeuré face à la nourriture. Manger n’est plus un plaisir, c’est une conduite à suivre, des règles à appliquer, et des idées qui deviennent plus importantes que nos sensations. On se retrouve alors à penser que l’on a trop mangé juste parce que dans l’imagerie collective je devrais avoir trop mangé. Même si mes sensations sont à mille lieux de cela, j’ai trop mangé point. Alors on culpabilise.

De la même façon, des lors qu’on enfreint une règle on culpabilise. Alors, forcément, au bout d’un moment on finit par fixer des punitions : encore plus de restrictions, beaucoup de culpabilité, parfois de la violence physique, un profond dégoût de soi, des compensations violentes (vomissements, laxatifs…). C’est comme ça que finisse par s’installer parfois profondément et durablement des TCA. Parce qu’il fallait coller à une image, à des attentes, à une pression sociétale.

Je n’ai pas échappé à tout cela. Aujourd’hui, je mange plus avec ma tête qu’avec mon corps, et malgré beaucoup d’avancées, le martèlement sociétal continue de biaiser et compliquer mon rapport à la nourriture et au corps.

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Ce corps dont on me disait qu’il était « trop ».

Et après ?

Il reste le plus difficile, l’étape 3 : le traitement, la guérison. Et cela demandera un chapitre, voir tout un livre. Alors, la suite au prochain article.

 

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4 réflexions au sujet de “[TCA] Chapitre II : Accepter l’hyperphagie, accepter la maladie”

  1. Coucou Coralie,
    Merci pour tes articles c’est très intéressant et bien écrit, chapeau.
    Je me demandais s’il n’y aurait pas un lien entre l’hyperphagie et ton envie de fuite qui devient plus hésitante (canada)?
    Courage!
    Moi j’ai analysé ma perpetuelle envie de fuite + ma sur occupation de mon temps par la peur de l’ennui qui découle de ma profonde peur de la mort.
    Au plaisir de te lire,
    Galia 🙂

    1. Coucou !
      Alors déjà merci beaucoup :)

      Ensuite, et bien j’aurais plutôt tendance à dire que l’envie de fuite est liée à l’hyperphagie. En tout cas, c’était le cas jusqu’à aujourd’hui, c’est d’ailleurs une des raison qui m’a poussé à partir en Nouvelle-Zélande. Et justement, ce genre de départ m’occupe énormément, ce qui éloigne ma peur du silence/vide et donc éloigne les crises d’hyperphagie, donc j’aurais pensé avoir justement très envie de partir aha.

      Je pense qu’il y a une composante importante d’hésitation liée au fait d’être en correspondance avec mes convictions vs suivre des envies égoïstes de découverte.

      Mais en tout cas, il est évident que ces envies de départ sont liées au fait d’être angoissée de m’établir à un endroit, la peur de tisser des liens pérennes et au fait de m’occuper, ce qui sont des complexes/mécanismes intimment liés à l’hyperphagie.

      Et à la limite, je trouve que ce ne sont pas forcément des choses négatives que de fuir l’ennui/le vide/nos angoisses, parce que ça peut aussi être des moteurs puissants pour s’épanouir (mine de rien je pense apprendre énormément sur moi, et c’est quand même formidable d’arriver à définir qui on est et ce qui nous anime), mais le soucis c’est qu’au moindre grain qui nous empêche de fuir, on se retrouve submergé et loin loin d’être apaisé…

      J’espère en tout cas, que malgré cette peur profonde, tu arrives à trouver de la sérénité au quotidien :)

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