Chapitre I : Hyperphagie, entre définition et histoire personnelle.

J’ai longtemps réfléchi, mais j’ai fini par trancher. J’ai réalisé à quel point point ça m’avait aidé d’en parler la première fois, alors je recommence. Voici donc le premier article d’une trilogie sur mon hyperphagie. Ce n’est pas directement lié au voyage mais un peu tout de même. Et surtout, c’est mon blog, donc je fais ce que je veux (je ne suis pas loin d’écrire Nananananère).

 

Petit point définition

Trouble du comportement alimentaire ou TCA :  « Les troubles du comportement alimentaire (TCA) sont des conduites alimentaires différentes de celles habituellement adoptées par les personnes vivant dans le même environnement. Ces conduites alimentaires perturbées sont à l’origine de troubles somatiques et psychologiques. » (selon le site de la sécurité sociale (oui oui)).

Hyperphagie ou boulimie non vomitive : Absorption compulsive d’une très grande quantité de nourriture avalée dans un laps de temps court. Ces envies irrépressibles sont souvent accompagnées d’une forte culpabilité et d’un dégoût de soi.
#LaBonneAmbiance

***

Jeudi 9 février 2016.

17 :47. Retour du travail. Je dois me préparer pour aller à la danse départ à 18 :30. Mais j’ai faim. Bah oui, mon ventre se serre, c’est bien que je dois avoir faim. Et puis il fait un peu nuit, et le repas du midi semble loin, et c’est la fin de journée, alors oui c’est sûr je dois avoir faim. J’ai envie de manger en plus c’est bien que j’ai faim. Et puis un un petit truc, de rien du tout, avoir un peu d’énergie pour le sport. Et ce petit rien du tout est devenu: une demi-baguette-pâte à tartiner, une large part de brioche-confiture, des amandes, des noix de cajou, 5 tartines margarinées, deux tranches de pain de mie grillées avec des champignons et du fromage fondu, une poignée de céréales de blé et 3 tartines d’houmous. Je n’avais pas faim et pourtant j’ai englouti tout ça. J’ai perdu tout contrôle, toute raison, toute émotion ou sensation physique, c’était mécanique, je devais manger tout ça.

J’ai mangé sans faim et sans limites.

Puis à 18h27, j’ai pris mon manteau et je suis partie à la danse. L’air de rien. Comme si tout cela n’avait pas existé ? Non. Parce que j’avais le ventre lourd et les larmes aux yeux. De culpabilité. De tristesse. D’impuissance. De colère.  Je me suis détestée et méprisée tout le trajet, j’avais mangé tout ce que je trouvais, tout ce qui était bon, tout ce qui était appétissant. J’avais TOUT mangé.

Et pourtant, je n’avais pas faim.

***

A la différence d’une personne boulimique, l’hyperphage ne va pas mettre en place de stratégie compensatoire (sport à haute dose, laxatifs, vomissements). Généralement, le surpoids ou l’obésité finissent par s’installer. La culpabilité qui va avec augmente et alimente d’autant plus les crises. Le bon cercle vicieux.

Chez moi, ce n’est pas un trouble constant ou linéaire. Parfois tapis dans l’ombre, parfois dévastateur, parfois juste un compagnon routinier mais non envahissant. Au final, l’hyperphagie est devenue ma plus vieille connaissance. Celle que je déteste tant de me mettre au tapis. Celle qui m’oppresse, qui me limite, qui me dévore. Et à la fois, c’est cette béquille qui apporte un réconfort éphémère mais essentiel dans ce monde trop brutal. Difficile de vivre sous son emprise, et pourtant, difficile d’envisager qu’une autre façon de vivre est possible.

Jpeg
Tout le monde n’a pas de jolies cartes postales sur son frigo.

 

Le début de l’histoire ?

Je ne suis pas capable de remonter très loin dans ma mémoire sans ce souvenir de rapport étrange avec la nourriture. Je ne sais pas à quel âge cela a commencé. Mais le premier souvenir c’est les missions en cachette. Aussi insouciantes que dévastatrices.

***

– Piquer le quignon avant le repas.
– Accumuler plein de choses différentes pour aller goûter dans la chambre. A l’abri des regards.
– Attendre que les parents s’endorment pour redescendre visiter le placard de gâteaux.
– Acheter des choses à cacher dans ma chambre pour être certaine de ne jamais manquer.
 – Être attablée pour le repas du soir et déjà penser à ce que j’irais piquer plus tard.
– Cacher les preuves au fond des poubelles, jeter des trucs random pour cacher les paquets de gâteaux et les canettes de 7up.
– Se haïr de faire cela mais ne pas pouvoir s’arrêter tant que le deuxième paquet de Coquelines n’est pas terminé.
– Être prise en train de fouiller dans le placard et mentir, tenir coûte que coûte ce mensonge.
– Ne pas vouloir, résister. Mais finir en larmes, avoir des hauts le coeur, et quand même terminé tout ce qui était prévu au programme. Parce qu’il est impossible d’arrêter ce démon qui gronde tant qu’il n’a pas fini de tout dévoré.

***

·Ca fait longtemps. Très longtemps qu’on trace notre route ensemble elle et moi. Trop longtemps.

Le déclenchement de la maladie ? Je mise sur un épisode traumatique glauque, mais au final je ne sais pas. Et ne le saurais probablement jamais vraiment. Mais j’ai vite voulu comprendre pourquoi l’hyperphagie ? Pourquoi pas un autre trouble alimentaire ? Pourquoi pas d’autres comportements destructeurs ?

 

Pourquoi l’hyperphagie ?

De la (non)représentation sociale …

Je pense qu’un détail a tout fait basculé. 3 mots dans un carnet de santé. « Poids à surveiller ». A 8 ans, en lisant ses pages de mon carnet de santé, en entendant ses médecins puis mes parents se préoccuper de mon poids, leur façon de vouloir me faire peur « attention tu vas devenir grosse », j’ai compris qu’être gro·s·se ce n’était pas bien. Il suffisait de regarder autour de moi d’ailleurs, est-ce que les gro·sse·s passaient à la télé ? Est-ce que les gro·sse·s étaient des chanteurs à la mode ? Est-ce que les gro·sse·s étaient aimé·e·s à l’école ou bien moqué·e·s ? Est-ce que les gens qu’on disait beaux étaient gro·sse·s ?
Non. On m’a à l’époque bien fait comprendre que non. On m’a bien montré que non, puisqu’ils n’étaient jamais représenté·e·s positivement. Ah si pardon, c’est les rigolo.te.s j’oubliais … (un soupir blasé se cache derrière ces trois petits points, saurez-vous le retrouver ?)

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Parfois on aimerait finalement ne pas arriver à déchiffrer l’écriture des médecins.

Je me souviens aussi de cette prof de danse qui m’a dit à 12 ans que « mon corps n’était pas adapté », que je « pourrais faire des efforts quand même ». Ces mots datent d’il y a 15 ans, et pourtant ils sont bien plus clairs dans ma tête que les mots que j’ai prononcé ce matin. A 12 ans on me reprochait donc mon corps. On jugeait mon corps. On me jugeait moi.

On m’a dit que je ne pouvais pas danser, alors j’ai assimilé qu’être gro·s·se c’était être limité·e, c’était être puni·e. Et que c’était aussi mettre une barrière avec les autres. Une barrière dont j’avais besoin pour me protéger. Alors ça a commencé comme ça. Tout simplement.

… En passant par les injonctions …

La pression sociale (et souvent médicale) pousse très rapidement les individus à penser en terme de restrictions ou de régimes. On commence par simplement « surveiller son alimentation », puis cela nous fait doucement plonger dans un cercle de restriction inconsciente où on classe les bons et les mauvais aliments selon des « j’ai lu », « j’ai entendu », « je me dis que », « on m’a dit ». Alors on lutte contre une envie, jusqu’à ce qu’elle devienne une frustration, puis une obsession et enfin on perd la partie face aux compulsions. C’est un processus insidieux, mais les régimes et les restrictions multiplient les risques de développer des TCA, et surtout ils aggravent des TCA déjà présents. Et tout cela se niche sournoisement, et peut ne plus nous quitter.

… Pour finir par la gestion émotionnelle.

Récemment, je me suis aussi fait la réflexion que le développement de l’hyperphagie était sans doute inhérente à sa conséquence: la prise de poids. Et cela traduirait peut-être l’expression d’un malaise plus profond, plus complexe.
Les moments où l’hyperphagie se fait la plus discrète sont ceux où je me sens au bon endroit, au bon moment, avec les bonnes personnes et en train de faire les bons choix. Ces moments où je suis juste … bien. L’hyperphagie se nourrit de culpabilité, mais aussi de mon sentiment constant d’illégitimité et de manque de confiance en moi. Ces moments où je ne me sens pas à ma place. Ces moments où je ne me sens pas appréciée, pas aimée. Et j’ai ressenti tout ça : jugée à la danse, blessée dans cette société xénophobe, décalée dans ces écoles bourgeoises, affectée par les non-dits familiaux, humiliée par les jugements médicaux. Et comment gérer tout cela ? Comment atténuer tous ces sentiments négatifs et angoisses ?

Donc peut-être que l’hyperphagie s’est installée pour littéralement prendre de la place dans un monde dans lequel je ne la trouve pas. Pour attirer le regard que personne ne m’a vraiment accordé. Pour m’apporter la béquille dont je manquais pour gérer toutes mes émotions. Peut-être.

Je n’ai pas de certitudes, ce ne sont que des pistes de réflexion.

 

Et donc ?

Ce premier chapitre, il est surtout là pour vous montrer à vous adultes, à vous personnes qui allez entourer de près ou de loin des enfants, que vos mots comptent. Depuis le plus jeune âge. Notre société pose les adultes comme l’autorité, comme la vérité, comme le modèle. Alors nos paroles et nos injonctions normatives ont des conséquences : leurs actes, leurs maux. Si on essayait d’observer, d’écouter, de comprendre au lieu de juger, de punir, moquer ou interdire ?

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Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. Le passé est ce qu’il est, avec pour chacun (et pour certains plus que pour d’autres) sont lot de traumatismes et de mauvais souvenirs, qui inévitablement influent sur ce que nous sommes aujourd’hui. On ne peut plus rien faire pour le changer, ce qui est fait est fait, en revanche on peut décider de ce que l’on veut pour notre présent et pour notre futur… et en premier lieu, cette bienveillance qui n’a pas forcément existé pendant notre enfance, on peut décider de se l’accorder à soi. Devenir « sa meilleure amie », plus que sa pire ennemie quoi ;-)
    Alors bien sûr, tout cela ne se fait pas en un jour, mais si chaque jour on parvient à avancer un peu plus dans la direction que l’on souhaite, alors c’est gagné… Merci à toi pour le partage de cet article très personnel. Je te souhaite de garder le cap, et de prendre/garder conscience de ta valeur :-) Bises !

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