Road trip, épisode 3 : C’est quoi qu’on mange : chronique d’une hyperphage sur la route

Qui dit vie en communauté dit repas en commun. Qui dit road trip dit anticipation essentielle des repas. Qui dit vie dans un van dit équipement de cuisine plutôt sommaire. Et qui dit voyage à plusieurs dit autant d’habitudes, préférences et goûts que d’individus. On ajoute sur cela un soupçon d’hyperphagie et on se retrouve face à un épisode probablement délicat à aborder, mais je pense nécessaire.

 Organisation et rencontres à mi-chemin

Comme je vous le disais dans un article précédent tout est soumis à organisation pendant le road trip. Et les courses, les repas n’y ont pas échappé bien au contraire. En plus des contraintes pratiques (prévoir les quantités en avance avant de partir au milieu de nulle part, anticiper sur les péremptions, trouver des endroits pour faire des courses), il a fallu prendre en compte les envies et les habitudes culinaires de chacun. Epices, cuisson, végétarisme, goûts, autant de petits détails qui ont une grande importance sur la route. Parce que oui, mine de rien ces moments autour d’un repas, c’est ce moment convivial, ce moment où on se pose tous, où on discute, on échange, on disserte sur la journée écoulée, on anticipe le lendemain, on se découvre. Et surtout, on souffle. Après des journées de marche, de route, dans le vent, le froid ou sous le soleil, à la nuit tombée c’est au chaud du van que l’on se réfugiait.

Avec le recul, tout s’est plutôt bien passé. Quelques couacs, quelques comportements irrespectueux (pot de confiture à la framboise fini devant mes yeux avant que j’ai pu prendre mon petit-dèj je pense à toi !), des moments de grande perplexité devant les méthodes de cuisson, mais globalement le hummus, la sauce soja et les avocats ont géré.

L’hyperphagie en communauté : Angoisses, complexes et effet miroir

En plus du petit coup de stress « Coucou je vais voyager un mois avec des inconnus qui vont forcément me trouver nulle », j’avais aussi une petite case dans la tête qui clignotait toute de rouge vêtue « Comment tu vas faire pour la bouffe ? ».

Bon globalement, c’est pas visible, hein. L’hyperphagie sait se mettre en sourdine, et porter son petit masque bien souriant en public. Au moins le temps d’un repas. Ou d’un week-end. Mais un mois. UN MOIS. 24/24. Gloups. La panique. Comment tenir à distance les crises, les compulsions, la culpabilité ? Aucune idée, mais le défi est lancé. Au delà des cirses, c’est aussi l’image de soi qui est en jeu. Les kilos, les complexes, la peur de ne pas être à la hauteur physiquement, la peur d’être jugée, de ne pas être crédible en tant que végé. Ca tourne dans la tête et dans le ventre. Ca tourne.

Cette donc avec cette valise un peu particulière et plutôt bien cachée que je suis arrivée. Et je ne l’ai pas ressorti. On l’a ressorti pour moi, mais je ne l’ai pas ouverte.

Parce que j’ai vu les autres. J’ai vu leur façon d’agir avec la nourriture. Leur façon de se comporter. Et cet effet miroir était déstabilisant. Parce que j’en ai vu certains engloutir, se presser, ne pas vraiment savoir s’arrêter. Toutes ces attitudes que j’assimile aux crises, mais qui ne semblait pas du tout les perturber, ou les inquiéter. Alors est-ce que le problème ne venait pas juste de moi, juste de ma façon de décortiquer, d’analyser les choses selon mon prisme, mes habitudes, mes démons ? Sans doute. C’était sans doute aussi une façon rassurante de voir les choses, ce n’est pas que moi, ça ne touche pas que moi. Ou encore qu’il est possible d’agir de cette façon sans que ça révèle de problèmes ? Sans doute.

 En tout cas, cela a été difficile de faire face à ces comportements que je souhaite effacer de ma vie. Pourtant, plus je les voyais, plus ça les tenait à distance. Plus c’était facile de ne pas y penser, de ne pas être tentée. Plus c’était difficile de croire qu’ils étaient mes démons. C’était des étrangers à ma vie. Etrange.

L’hyperphagie en communauté : la bonne petite claque

J’ai eu comme le sentiment (sans doute un peu biaisé) que pour la première fois c’était facile, agréable, naturel de manger quotidiennement. C’était souvent de chouettes moments de partage, de discussions, de rires aussi. C’était de la nourriture réelle, mais aussi spirituelle et émotionnelle. C’était un partage. Un échange. Ce n’était pas une anticipation. Pas une pression. Pas une peur. Pas un complexe. Pas un jugement. Pas une blessure. Pas une punition. C’était juste un moment, un instant T dans une journée.

Comment le même acte pouvait avoir des significations, des sensations si distinctes et opposées selon le contexte. Dans les deux cas, je mangeais, alors pourquoi là, avec eux, dans un van, c’était différent, c’était positif et apaisé ?

Un jour en marchant, je me suis alors demandée, mais « pourquoi tu manges ? ». Et là, où sans aucun doute la grande majorité des gens répondraient « parce que j’ai faim », j’ai eu environ mille réponses en tête. Parce qu’il est l’heure. Parce que j’ai besoin. Parce que j’ai peur. Parce que je suis contente. Parce que je suis stressée. Parce que je m’ennuie. Parce que je me sens seule. Parce que je suis en colère. Parce que c’était une bonne journée. Parce que j’ai rien d’autre à faire. Parce que c’est une obsession. Parce que j’ai besoin de réconfort. Etc. Etc. La faim n’était pas du tout une condition sine qua non.

Et là, dans ce van, je mangeais parce que j’avais faim. Je m’arrêtais lorsque je n’avais plus faim. Ce n’était pas un réflexe, pas une compensation, pas une habitude. C’était un besoin. Et il en était de même pendant ces mois en Nouvelle-Zélande. Ces mois pendant lesquels j’ai été active, affairée à découvrir toujours plus, ces paysages, ces personnes, moi-même, toujours en mouvement, toujours à courir après le temps, après les paysages, et bien là aussi les pauses alimentaires arrivaient parce qu’il le fallait pour tenir.

Et donc, un déclic. Tout grondait depuis un bout de temps quelque part, mais là, ça m’a frappé comme une évidence. C’était cette analyse-là qui me manquait depuis si longtemps. Trouver le ou les éléments déclencheurs ne suffisait pas à arrêter ce mode de fonctionnement, parce je devais aussi comprendre ce qui l’alimentait depuis des années. Et la clef était là, si évidente que je ne pouvais pas la voir. Les émotions. Mes émotions.

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Etc.

Vivre c’est ressentir

L’hyperphagie est là parce que je ne sais pas gérer mes émotions. Parce que je suis une éponge, je ressens des choses en permanence, souvent trop fort, souvent trop violemment. C’est dans mes tripes, ça résonne, ça m’obsède. C’est pour ça que mes convictions sont importantes, parce que ça me remue, parce que ça secoue de l’intérieur. A fleur de peau. Toujours. J’ai toujours été méfiante, mais aussi toujours réceptive. Les autres comptent, leur avis, leur regard, leur validation. Et c’est nul, parce que ça me rend dépendante, ça me rend vulnérable, ça me rend angoissée, dans le doute. Je panique, je cherche donc du réconfort, un refuge.

Et les émotions sont là en permanence, alors comment faire ? Comment gérer cette peur permanente, cette angoisse du poids trop lourd sur des épaules trop frêles ?

Je n’en ai aucune idée. Ce n’est pas terminé. Découvrir et comprendre tout cela n’a pas fait disparaitre les TCA. Alors je n’ai pas de réponses. Mais, j’ai compris quelque chose d’essentiel. Je suis capable de gérer mes émotions sans compensation. Savoir les accueillir, les vivre, les ressentir, aussi vives, positives ou négatives qu’elles puissent être.

Par exemple, ce voyage m’aura fait découvrir l’attachement rapide aux autres, l’importance que des gens peuvent prendre tout en laissant un vide immense. Et ce fut difficile, voir même des échecs de gérer des adieux, de laisser des choses en suspens, d’attendre encore des autres qu’ils confirment la réalité de ce que j’ai pu ressentir. Mais j’ai pu tout vivre sans perdre les pédales. J’ai pleuré, j’ai ri, je me suis sentie perdue, complètement submergée. Mais j’ai fait face. Je sais que j’ai encore besoin d’étiquettes, de limites, de certitudes, d’intellectualiser pour me rassurer, mais je sais maintenant que je peux le faire seule, loin de cette béquille anesthésiante que sont les crises.

Je n’étais pas seule, je verbalisais, partageais, décortiquais (sans doute trop même …) ce qu’il se passait. Les autres me permettaient de faire tampon, de ne pas se focaliser sur moi-même, mais sur ces émotions communes, ces sensations collectives. Prendre un peu de légèreté. Et pourtant tout n’a pas été facile, les émotions n’ont pas été que positives, bien au contraire.

Alors ce n’est pas gagné, et c’est sans doute pour ça que j’ai eu très peur lorsque tout s’est arrêté. Parce que j’étais de nouveau seule dans cette lutte.  Mais je sais aujourd’hui que c’est possible de prendre les choses comme elles viennent. Alors, cela restera un combat encore longtemps sans doute, parce qu’il y a des émotions que je refuse toujours d’accueillir, d’assumer, de vivre. Mais ça viendra. Peut-être pas dans un van, peut-être pas sur des routes néo-zélandaises. Mais c’est là que ça a commencé.

Là que le tournant a été pris.

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Still wild.
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4 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Clemence dit :

    Le fameux « pourquoi tu manges? »..
    Je suis si fière de voir cette évolution de toi ❤

    1. Lair_co dit :

      Merci <3
      J'espère que ça ne s'arrêtera pas à cette prise de conscience, encore du boulot !
      Merci d'être là.

  2. Comme toujours tu as une analyse très fine et intéressante des choses… En réalisant tout cela, tu as fait le premier pas, et c’était sans doute le plus difficile à accomplir. Quant aux émotions, ce sont grâce à elles que nous sommes qui nous sommes… alors autant les accepter, y compris lorsque ce sont des émotions négatives ; ce sont elles qui font notre humanité. Et sinon je suis persuadée que si être hypersensible est parfois un fardeau à porter, c’est aussi une grande richesse et une grande force en ce sens que cela te permet une finesse et une intuition dans ta vie quotidienne que tout le monde n’a pas. Des bises :-)

    1. Lair_co dit :

      Merci beaucoup pour ce petit mot :) Et en effet je crois aussi que ce rapport aux émotions est aussi oppressant qu’il est puissant. Je pense qu’en le comprenant et l’analysant j’arrive désormais à y puiser une force qui parfois me manque et de la confiance en mes ressentis et convictions malgré un défaut de confiance en moi. L’essentiel c’est d’accepter et tester pour enfin trouver le bon fonctionnement, le bon équilibre !

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