Le voyage, la vie, les autres et moi: histoire de comparaison.

Lorsqu’on voyage on passe souvent dans la catégorie des gens enviés, ceux dont on trouve le quotidien paradisiaque, ceux pour qui tout semble facile, idyllique. Pourtant, croyez-le ou non, il est possible d’être ce voyageur envié par ses amis restés au pays et d’envier les autres voyageurs. Celui qui prend des photos sublimes, celui qui fait les randos les plus incroyables, celui qui a vécu un moment incroyable avec un animal sauvage, celui qui a fait une rencontre inoubliable avec un local, celui qui trouve LE livre sur l’étagère du troc, ceux qui voyagent à plusieurs, celui qui reste l’année complète, celui qui a le bon lit dans le dortoir. Bref, autant de personnes que de possibilités d’envier l’autre.

N’est-ce pas là le reflet qu’encore une fois on fantasme la vie des autres, qu’on envie des écrans de réflexion mais qu’on oublie l’essentiel … son propre ressenti. Depuis toujours on nous apprend à produire, à se concurrencer, à envier les autres. Envier leur projet, leur rêve, leur réussite, leur vie. Mais et nous dans tout ça ?

La problématique :

Je suis de ces personnes-là. Quand je rencontre des voyageurs (ou que je lis des blogs voyage) qui listent une tonne de destinations traversées et qui me font rêver, je les envie. Quand je vois sur instagram (ou sur des blogs voyage) des photos incroyables de paysages, d’étoiles, d’aurores lumineuses, d’animaux, etc., je jalouse leur talent. Lorsque je vois des souvenirs et des récits d’aventures, d’activités, de rencontres, de road trip, je trouve mon voyage bien fade. Bref, je compare, décortique, à en finir par déprécier ma propre expérience. C’est quand même con cette histoire.

J’en viens souvent à me demander pourquoi je ne vis pas les mêmes choses que les autres récits de voyage. Clairement, la Nouvelle-Zélande bénéficie d’une super réputation de pays pour voyager. Des tas de compliments, sur les gens, les paysages, la qualité de la vie, le quotidien, etc. Pourtant, après 6 mois ici, je ne suis pas aussi enthousiaste, en tout cas, je reste clairement dans une position critique sur un certain nombre de points. Alors je m’interroge, c’est moi le problème ou bien ?

Il faut également admettre que parfois, la concurrence entre voyageurs est assez féroce. Il y a cette double peine du voyageur. Il faut voyager parce que « c’est l’expérience d’une vie » « ça vous ouvre l’esprit » (LOL quand on voit certains voyageurs tellement ancrés dans leur racisme et être persuadé de tout connaître et être les policiers de la bonne culture et la bonne façon de voyager ahaha. Non.), « c’est la liberté, la vraie vie », et en même temps, ça râle tout le temps parce qu’il y a trop de monde, trop de touristes, ça vous juge parce que « vous ne sortez pas des sentiers battus » (très rigolo quand on voit que beaucoup de carnets de voyage/blogs se ressemblent avec les mêmes lieux et les mêmes cadrages photo/vidéo …). Il y a également la fameuse, l’unique, l’indémodable, la phrase qui se transmet de générations en générations depuis des siècles … « c’était mieux avant ».

Je n’ai même pas envie de m’étendre sur les raisons de la prononciation de cette phrase, puisque comme lors de son emploi dans tous les autres domaines (la culture, l’éducation, la conscience politique, le rapport à l’argent, etc.), elle est toujours complètement hors sujet et méprisante.

L’essentiel, c’est que bien souvent, j’ai le sentiment de sentir un certain snobisme dans certains récits, une petite prétention de valoir mieux, de connaître mieux, de mériter mieux que le « touriste lambda », la petite course au plus, au mieux. On en revient donc toujours au même point. Il y a la police du bon voyageur, la bonne façon de voyager, la vraie. Sauf que non. Certains veulent découvrir la culture, d’autres juste des paysages, d’autres aiment marcher, certains préfèrent rouler, en bus organisé ou en stop. Bref, laissez les gens en paix, sérieusement.

Mais il n’empêche que cette pression vient ternir mon propre vécu, parce que je ne me sens pas à la hauteur de mon propre voyage, comme si je gâchais ma chance en n’en faisant pas assez, en ne voyant pas suffisamment de paysages, en ne randonnant pas assez, en ne restant pas suffisamment longtemps dans le pays, etc., etc.

La révélation :

Il y a quelques jours, j’étais sur les rives du lac Tekapo et c’était une journée nuageuse, brumeuse. J’ai trouvé le lac sublime. Peut-être encore plus beau que tous les jours de beau temps réunis. Il était lisse, calme, comme un air de magie mystique qui planait. Je me suis baladée et surtout je suis restée plusieurs heures assise sur un rocher à le contempler, dans un calme saisissant. C’était un superbe moment. Cependant en rentrant à l’auberge, pas mal de personnes râlaient parce que c’était trop nuageux, que le lac n’était pas bleu comme ils l’espéraient, qu’on ne pourrait pas voir les étoiles le soir. Bref, pas content, pas content. Et bon je mesure ma chance d’être restée plusieurs jours d’affilée sur place ce qui m’a permis de voir le lac et les environs sous tous les temps imaginables, et je comprends la petite déception de ne pas avoir les conditions idéales (notamment pour les étoiles). Pourtant, je ne comprenais pas pourquoi ils n’arrivaient pas à savourer ce qu’ils avaient sous les yeux. Pourquoi ils se concentraient sur la déception d’un lieu fantasmé au travers de photos au lieu d’ouvrir les yeux sur ce paysage sublime ? Et là, effet miroir, boomerang, grosse claque. Est-ce que je ne faisais pas la même chose en comparant mon voyage avec ceux des autres ? Pourquoi je n’arrive pas à me concentrer sur mon propre ressenti et eux se concentrer sur ce qu’ils voyaient vraiment ?

Comme là, je suis ravie d’avoir vu l’île du sud en hiver, tellement de calme, de sérénité, ce côté mystérieux, magique provoqué par la neige, la brume. Et pourtant j’envie les autres. C’est nul, parce que ce que je ressens devant ces paysages c’est le plus important. Ce sentiment d’être à ma place, au bon endroit, d’être apaisée. De trouver la force de me battre aussi, de me dépasser, de croire que les choses ont changé durablement. Je ne dois plus envier qui que ce soit, je dois simplement vivre les choses, savourer les instants, arrêter cette compétition avec moi-même. Il faut aussi que je me détache des photos, détache des traces matérielles de tout cela. « La mort est un voyage sans bagage », tout ce que j’emporterais ailleurs sera mes souvenirs, mes ressentis, mes émotions. Je peux envier autant de temps que je voudrais les autres, qu’est ce que ça changera, qu’est ce que ça m’apportera ? Rien. Strictement rien de plus de la frustration. Ce que je vis, ce que je vois, ce que je ressens c’est le meilleur qu’il puisse m’arriver, c’est ce qui est en accord avec moi-même, ce qui me ressemble.

C’est ti pas beau ?

Bien évidemment, au fond, je le sais depuis toujours tout cela, et je sais également que toutes ces histoires de comparaison ne sont que le résultat de ce manque de confiance en moi, de ce mode de fonctionnement de rabaissement et de jugements sans pitié envers moi. Pourtant, en voyageant, j’ai compris que toutes les flagellations et blâmes que je pourrais me distribuer ne changeront rien, strictement rien à ce que j’ai vécu. Oui je suis un peu triste de ne pas pouvoir faire certains treks à cause des conditions météo, est-ce que ça enlève quoique ce soit à ce que j’ai ressenti ce matin de lever de soleil seule sur le Mt John ? Non je n’aurais aucune photo superbe des étoiles et de la voie lactée mais est-ce que cela ternie et annule tout ce qui m’est passé par la tête allongée sur un rocher aux abords du lac Tekapo pendant 45 minutes dans la nuit froide à regarder quelques Perséides enflammer le ciel ?

Alors stop.

Je dois entendre que mon voyage est le meilleur, tout simplement parce qu’il est ce qui me ressemble. C’est évident que j’ai envie de faire certaines choses différemment, mais puis-je avoir la certitude que la façon de voyager de quelqu’un d’autre m’aurait convenu ? Non. Évidemment pas. Il est important de s’écouter, de se faire confiance. J’ai choisi le HelpX dans des familles parce que non seulement c’était un réel défi, une volonté d’enrichissement, mais aussi un moyen qui me rassurait. J’ai choisi le HelpX dans des backpackers parce que c’était facile à trouver, parce que ça me permettait de prendre mon temps pour voyager, économiser aussi, mais aussi parce que c’était une confrontation avec la peur du jugement et du regard des autres. J’ai choisi de rentrer non seulement parce que je ne m’imagine pas vivre ici, mais aussi parce que je sens que j’ai d’autres choses à vivre ailleurs, parce que je ressens les choses ainsi.

Bref, le meilleur voyage celui qu’on construit, celui qui éveille des émotions, celui qu’on vit.

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5 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Les Bazos dit :

    Je suis tellement d’accord avec toi. Depuis que je suis ici, en train de galérer pour trouver un petit boulot, au fond de la campagne, je me dis que ce n’est pas du tout de cette manière que j’ai envie de voyager, et je vois les randos des autres, les photos de autres et je suis frustrée de savoir que je ne pourrai pas tout faire. Et, enfin, à quoi bon ?! Nos choix nous ont portés ici, il a fallu faire une pause dans le voyage, on a accepté de garder cette maison, c’est comme ça. Mon voyage n’est pas moins bien que celui des autres ! Même si j’aurai sans doute changé des choses dans ma manière de faire, il est et restera ce premier grand voyage dans un pays inconnu, ce premier voyage qui m’aura fait grandir. Continue tes articles un peu philo, j’aime bien lire des choses qui me font réfléchir :D

    A bientôt !

    A.

  2. Julie dit :

    Une réflexion très juste, ça fait effectivement du bien de remettre les choses en place. On est tellement empreint de cette société où la performance est reine que ça nous influence même dans des moments, comme en voyage, où seul l’instant présent devrait compter. Tellement dommage. On tombe tous dans ces travers, mais en prendre conscience et se le rappeler régulièrement c’est déjà sans doute s’améliorer un peu, non?

    1. Lair_co dit :

      Je crois effectivement qu’avoir un peu de lucidité sur ce comportement oppressant aide à le dépasser malgré les rechutes. En tout cas en voyage ça me semble essentiel de se le rappeler parce que beaucoup de choses viennent déjà parasiter l’instant (vouloir prendre des photos, la foule, les déceptions liées aux nombreux témoignages, etc.) alors s’en ôter une du pied c’est toujours ça de pris :D

  3. Héloïse Dubois dit :

    Merci pour cet article dans lequel je me reconnais tellement… Je ne fais pas exception à la règle, et j’ai cette fâcheuse tendance – particulièrement tenace – à me comparer constamment aux autres… Je pensais m’en débarrasser en débarquant au Canada il y a de cela quelques mois, mais je me suis vite rendue compte que ce sentiment d’infériorité traversait les frontières et les mers ! Merci pour cet article qui me fait réfléchir à la manière d’une piqûre de rappel… S’en rendre compte, c’est déjà avancer ;) Merci !

    1. Lair_co dit :

      Je pense que nous sommes très nombreux à nous comparer aux autres, et donc à nous mettre des freins au lieu d’y trouver un moteur pour se surpasser. Parce que je suis convaincue qu’en se dépassant qu’on arrive petit à petit à se détacher de ce fonctionnement, tout simplement parce que petit à petit on se concentre sur soi, sur ses propres réussites, et surtout lorsqu’on se rapproche de notre liberté, de la personne qu’on a envie d’être, et bien on a peut-être moins besoin de se comparer (et donc de se dévaloriser).
      Je réponds avec beaucoup de retard (ce commentaire était passé à travers aaaah), donc j’espère que depuis tu as réussi à avancer, même si ce n’est qu’un pas, c’est déjà un pas de plus, que ce soit au Canada ou ailleurs :)

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