Carnet de voyage, Ile du Sud, Nouvelle-Zélande, Réflexions, Sur l'hyperphagie

Mount Fox Route de l’enfer au paradis (puis re l’enfer): en quête d’une vue sur Fox Glacier !

Je ne suis pas vraiment l’ordre chronologique, mais je suis arrivée le 22 juin à Fox Glacier et j’y suis toujours, j’expliquerais dans un prochain article. Mais aujourd’hui c’est journée treck. Mount Fox Route. Préparons nos jambes, notre souffle et partons à l’aventure et en quête d’une vue sur le Fox Glacier (et quelques copains à lui).

On part complètement à l’aveuglette, je n’ai aucune idée de comment se déroule le treck, je sais juste que ça va être un bon challenge. Temps annoncé par le DOC : 8h aller-retour pour atteindre le sommet. Ok. Ca s’annonce chaud. Le kiwi local qu’est notre chef à l’auberge nous dit qu’il est possible de le faire en 5h. Euh. Double ok. De toute façon nous n’avons pas le choix, nous partons à 10h, le soleil se couche à 17h, nous avons 7h maximum (sachant que la luminosité baisse avant 17h). Ca va être coton, je crois.

On part. Ca commence assez doucement, mais ça laisse déjà présager de la qualité du sol qu’on va rencontrer sur la rando. Humide, mélangeant terre, boue, feuilles, racines et rochers. Glissant. Mais on ne peut pas reculer. Les premières couches de vêtements tombent rapidement après les premières montées. Et qu’on se le dise, ça monte sec. Etant deuxième dans la queue, je cède assez vite ma place à Maria, et je me retrouve en dernière position. Que je vais tenir et honorer jusqu’au bout aha. Mady en leadeuse de bout en bout. On continue de monter. Je n’ai aucune notion du temps, et surtout, je suis à la traîne. Pas de beaucoup, mais sur de telles randos ça devient vite pesant, aussi bien pour les autres, que sur mon mental. Je m’en veux. Et ce n’est que le début. Ca monte, encore et encore. De plus en plus ardemment, c’est plus de l’escalade que de la randonnée. Les quatre membres sont plus que nécessaires, les prises à assurer car souvent glissantes. L’écart se creuse entre mes compagnones et moi. Je me sens de plus en plus mal. Mon souffle est court, les genoux commencent à souffrir, mais ça va. Physiquement ça va. Je suis lente, mais pas si lente que ça non plus, et surtout je ne lâche pas. Toutefois, c’est difficile de se sentir comme le boulet du groupe, le poids mort que l’on traîne. Ma confiance en moi retombe dans les tréfonds des valeurs négatives.

Pourtant, j’avance. J’avance. Une heure s’écoule. Puis deux. On grimpe encore. On rencontre des murs de branches à escalader. Littéralement. Je puise dans mon mental pour essayer de chasser culpabilité et dépréciation. Pourtant, elles restent là, tapies dans un coin, à me regarder et se gausser bien bruyamment. Je continue pourtant, comment abandonner ? Je ne sais pas ce qui me fait tenir, mais ça fonctionne. J’ai tellement à prouver, à me prouver. Ce n’est pas de l’égo, c’est un truc au fond du bide qui veut mettre K.O cette connasse d’hyperphagie. Parce que c’est de sa faute à elle tout ça. Pourtant c’est à moi que j’en veux. Moi que je déteste de ne pas savoir la détruire, moi que je maudis de la laisser prendre autant de place, moi que je tiens responsable de son existence et des conséquences. Mais si dans le fond elle n’était pas ma meilleure alliée dans ces instants-là ? Je veux dire, bien sûre que sans elle tout serait surement plus simple, plus facile. Mais, autant elle me paralyse et m’entrave dans beaucoup de domaines, autant, là, je ne la laisse plus gagner. Elle devient mon principal moteur, parce que je lui interdis de me priver de ce que je préfère le plus au monde, cette euphorie, cette satisfaction, ces paysages incroyables. Je lui interdis d’être maître de moi pendant ces précieux instants. Elle est toujours là, toujours, c’est évident. Mais elle n’a plus le pouvoir, plus le contrôle. Elle ne décide plus pour moi. Elle ne détermine plus ce que je peux faire ou non. Elle ne m’autorise pas, je choisis de le faire. Peut-être qu’il est alors possible de l’étendre à d’autres pans de ma vie, et donc de se servir de sa propre force pour la mettre à terre. Définitivement. Trève de blabla.

Ca grimpe encore, mais nouvelle composante : la neige. D’abord éparse, puis en continue, puis de plus en plus épaisse. On arrive au premier point de repère dont on nous avait parlé, un « trig point », mais le sommet n’est pas là, il faut continuer. Encore et encore. Ca monte toujours, et puis petit à petit on sent que la crête se rapproche, le ciel bien bleu, la végétation, quelques indices qui font sentir qu’enfin la vue va se dégager. Et effectivement, et quelle vue ! Une vue plongeante sur une sublime rivière tressée et sur la mer « au loin ». Le sentier continu, on avance, on avance. Et on finit par s’arrêter pour manger un coup. La vue est incroyable. Quelques nuages épars. Le soleil qui nous réchauffe. Malgré tout, le bonnet, et les gants retrouvent vite leur place à cette altitude-là. Fox Glacier se dessine devant nous. Avec Mont Tasman. C’est incroyable :) Pourtant, la vue n’est pas encore très dégagée sur le glacier, on est persuadé que l’on peut voir plus. Seulement, le sommet nous paraît encore très loin, le temps file, on s’interroge. Maria nous dit qu’elle ne pense pas continuer. Et malgré mes peurs, mes faiblesses, j’ai bien envie d’essayer d’en voir un peu plus, de mieux voir ce foutu glacier quand même. Alors avec Ma dy on se dit qu’on essaye encore un peu avant de redescendre. Et on se lance.

dsc_0586

IMG_20150625_122408

DSC_0589

IMG_20150625_120105

A un moment, on voit mieux le haut du glacier, je suis contente. Mais Maddy continue d’avancer. Et de grimper. Dans la neige, et la glace. Car oui maintenant, la glace est de la partie. Avec des cristaux sublimes sur la neige, des stalactites au pied des racines, des morceaux de glace complètement striés :) Neige, glace plus boue. Combo fatal. J’hésite un moment. Est-ce que je la suis ? En suis-je capable ? J’en doute franchement. Ce qui me fait continuer c’est que je ne lui ai pas dit que j’abandonnais, donc elle allait sans doute m’attendre plus loin. Chose impensable pour moi de laisser quelqu’un dans l’embarras, surtout dans ces conditions là. Alors j’avance. Je continue. Je fais une belle chute bien ventrale aha. Mais j’avance. Et ma foi, pas si mal. Et là, j’arrive en haut. Mady est là. Et euh … C’est juste incroyable. On voit le glacier de si près. Si beau, si grand.

dsc_0623

dsc_0621

dsc_0610

dsc_0614

dsc_0607

dsc_0609
Le glacier Tasman est son sommet si singulier. Et beau.

Et ce n’est pas le sommet du treck. Pas du tout même. On voit deux allemands que l’on a rattrapés dans la montée et qui ont continué alors qu’on faisait une pause déjeuner. Et ils semblent déjà si petits au loin. Nous n’irons pas au sommet. Pourtant, on se dit qu’en avançant un peu juste devant nous, on pourra peut-être voir le glacier dans son entièreté. C’est un peu du hors-piste cette histoire. On s’enfonce beaucoup plus dans la neige, on croise des sortes de flaques d’eau complètement gelée. Tout est superbe. Le mélange entre la neige, sa blancheur rehaussée par le soleil et la végétation jaune, les roches plus sombres. Wahou ! Et voilà, on y arrive, face au glacier. En entier. Wah. Juste waah. Grand silence. Et une petite mer de nuages se dessine sur notre gauche, on voit le Lake Matheson au loin. C’est incroyable. Et cette sensation au fond du bide que j’ai. C’est juste magique. Je l’ai fait. Et au final, en moins de 3h. Pause-déjeuner inclus. Yay ! Comme Maria était restée au premier point de vue et que la descente s’annonce tout aussi coton que la montée, on ne traîne pas trop. Et on repart dans l’autre sens.

Toujours aussi casse-gueule, toujours autant à la bourre. Je prends mon temps, clairement. Parce que les descentes m’angoissent, c’est comme ça. La peur de la chute, la peur de la fracture, la peur. Toujours elle. Et avec elle, dépréciation et culpabilité reviennent. Ma foi, c’est comme ça. L’enfer est de retour. Parce que je ressens de nouveau cette pression, de nouveau ce sentiment d’être nulle. Ca trotte au fond de ma tête, alors que je ne peux pas me déconcentrer, les racines, les passages ultra boueux (j’ai failli perdre une de mes chaussures deux fois aha !), ultra-glacés, ça ne pardonne pas. Alors j’essaye de lutter contre ces mauvaises pensées-là. L’ennui, la fatigue et l’absence de repères temporels viennent se mêler à tout cela, rendant les choses encore plus pensantes mentalement. Mais de toute façon, je n’ai pas le choix. Il faut avancer. Il faut redescendre. Finalement, c’est un peu avant 16h que je parviens au parking où notre chef kiwi nous récupère. 6h depuis le départ. Ce n’est pas nul. Ce n’est pas ridicule. Ce n’est certes pas parfait, sans moi, les filles auraient sans doute bouclé cela avec une petite demi-heure de moins. Ou pas. Et au fond, qu’est-ce que ça change pour moi ? Pourquoi je n’arrive pas à me détacher de tout cela ? Pourquoi ne pas juste garder en tête que je viens de faire 6km en 6h. Environ 1000m de dénivelé positif. Le même à redescendre. Rando de la plus difficile des catégories de rando en NZ. Ca c’est une victoire. Il faut que j’apprenne à me faire confiance. A ne pas voir que ce que je ne supporte pas chez moi. Parce que malgré tout ce qui m’est passé par la tête pendant les phases de montées/descentes dans le bush, ça valait complètement le coup. Alors un jour, tout ce poids, physique et mental, disparaîtra et je ne garderais que ces sensations de plénitude et de souffle coupé qui m’animent lorsque que j’ai accompli ce dont je me pensais incapable, et que je suis récompensée par un paysage époustouflant. Juste ces sensations là. Un jour. Bientôt.

En ce moment, c’est un peu encombré dans mon cerveau. Tout se mélange. Les avancées, les réussites, les progrès. Mais aussi les ratés, les stagnations et l’absence de guérison. On ne va pas se mentir, je suis aussi venue en Nouvelle-Zélande avec l’espoir d’en finir durablement avec l’hyperphagie. J’avais l’espoir que soigner les symptômes un à un me rendrait ma liberté. Mon propre corps. Pourtant ce n’est pas le cas. La chape de gras est toujours là, omniprésente. Plus de crises, c’est vrai. Mais toujours cette pression qui maintient un peu la tête dans l’eau. Une amie m’a confié que pour elle, je combattais par la marche. Et c’est vrai, je marche, j’avance. Je gravis des montagnes, aussi bien physiquement que métaphoriquement. Mais je n’ai apparemment pas encore franchis suffisamment de paliers pour me libérer. Et je me demande bien pourquoi. Habitudes de fonctionnement trop ancrées ? Réflexe lié à la peur ? Moyen de protection ? Moyen d’attirer l’attention ? Je ne sais pas. Mais ça me perturbe, ça me retient dans ce cercle vicieux. Peut-être que je ne suis pas assez honnête ni avec moi, ni avec les autres. Peut-être. L’hyperphagie est née d’une sorte d’appel au secours. Parce qu’à l’âge où cela a commencé, je n’avais pas les bons mots pour crier, pas les bonnes armes pour me défendre. Alors j’ai pris ce qu’il y avait, ce qu’on me laissait. J’ai cru y trouver réconfort, soutien et protection. Dans la nourriture, parce qu’elle est toujours là, toujours à disposition. La chimie du cerveau a fait le reste du boulot, me rendre dépendante de ces hormones de réconfort, me déséquilibrer complètement en érigeant l’hyperphagie au rang d’unique repère fiable et immuable. Celui qui ne trahirait et ne m’abandonnerait jamais. J’allais dire, celui qui ne me jugerait jamais. Parce que c’est moi qui me jugerait seule. Moi et les autres. Leurs regards, leur incompréhension. En gros, le S.O.S n’a pas été transmis, bouteille à la mer emportée bien vite, le message et ma guérison avec. Tant pis.

Ce qui me perturbe c’est qu’aujourd’hui, je pense ne plus avoir besoin d’aide, ni de protection. J’ai encore des peurs c’est évident, encore des traumatismes vécus plus tard desquels l’hyperphagie s’est nourrit pour s’ancrer et faire son nid. Mais j’en suis consciente. Je suis lucide. Alors pourquoi tout reste si stagnant ? Pourquoi je n’arrive pas à me délester ? Pourquoi je reste avec ce volcan bouillonnant au fond du ventre ? Je cherche encore. Simplement, je sais qu’en cet instant, je me demande si ce n’est pas ça être courageux. Je doute, oui, mais j’avance. J’ai peur, oui, mais je lutte. Je n’ai pas confiance en moi, oui, mais je n’abandonne pas. Je marche. Je trace une route qui me ressemble. Je balaye certaines embûches, j’en enjambe d’autres. Je n’abandonne pas. Je n’abandonne pas. Peut-être parce qu’au fond je suis courageuse, peut-être parce que je sais que je j’en suis capable. La preuve, je suis bien ici depuis près de quatre mois. Quatre mois. Bon nombre de preuves sont juchées sur le sol lorsque je me retourne sur le chemin parcouru. Ces évolutions, ces révolutions. Alors peut-être qu’en fait, je suis forte. Pas faible, pas nulle. Forte. Peut-être.

Publicités

1 thought on “Mount Fox Route de l’enfer au paradis (puis re l’enfer): en quête d’une vue sur Fox Glacier !”

Un avis, une critique ou un petit mot d'encouragement ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s